Chères toutes et cher tous,

c’est avec un grand regret que nous devons clore l’expérience d’Ankermag. Le fait le plus triste est que cela n’est pas lié à une crise propre au projet, une crise de perspective ou de voie politique, au contraire. Aujourd’hui plus que jamais, nous croyons en sa validité. Elle est plutôt liée à notre composition, extrêmement précaire et transnationale. La crise pandémique a gravement affecté nos conditions de vie matérielles, nous privant de la capacité d’assurer les niveaux et la continuité dont un projet comme Ankermag a besoin. Ainsi nous avons décidé de mettre fin à cette expérience, ayant vérifié que ces entraves étaient structurelles et qu’elles finiraient, à terme, par fausser radicalement la nature du projet.

C’était précisément notre condition qui nous avait animées dès le début, lorsque nous avons mûri l’exigence de lutter collectivement contre ce système génocidaire, de la guerre permanente du haut vers le bas. Parce que rêver à la destruction de ce système basé sur le chantage du travail, l’ordre colonial, patriarcal et étatique, est bien la seule chose qui nous fait sentir vivant.

Nous nous étions investi.e.s parce que nous étions fatigué.e.s de vivre broyé.e.s entre les rouages de l’exploitation et de la coercition et nous en avions conclu que la fin de nos problèmes n’adviendrait qu’à travers une action collective et grâce à une transformation radical de l’existant. Parce que nous haïssons autant le capital que nous-même comme subjectivités produites par ce dernier. Parce que nous pensons que seul à travers l’autonomie, liberté peut rimer avec libération.

Nous avons collectivement et publiquement posé une problématique infiniment plus grande que nous ; postulé, avec tout le sérieux du monde, la possibilité, la nécessité, et l’actualité d’une rupture révolutionnaire, ici et maintenant. Une problématique qui par sa simple énonciation rompt avec toute idée linéaire, mécanique, déterministe, progressiste de l’histoire. L’agitation qu’elle suscite est inconciliable avec la tranquillité du dogmatisme idéologique, le fétichisme des symboles et des identités autoréférentielles et autoproclamées. Notre question est au contraire enracinée seulement dans la réalité matériellement déterminée et non perçue ou idéalisée.

Nous croyons en la centralité des subjectivités subalternes dans ce processus. Nous parions sur leur force, visible ou potentielle, sur leur intelligence et leur capacité potentielle de construction autonome d’un contre-pouvoir politique, dans le cadre du conflit produit par la dialectique de l’affrontement entre les classes. Sur ce point, en tant que militants, nous préférons apprendre des masses plutôt que d’avoir la prétention de les “éduquer”.  Nous préférons saisir les comportements des masses, et les formes d’anticapitalisme latentes, dont nous vous assurons l’existence. Trop souvent ces derniers restent incompris, ou lorsqu’ils le sont, deviennent l’objet de prétentions cherchant à les diriger de l’extérieur. L’erreur alors est de ne pas voir la nécessité d’entrer dans ces dynamiques de manière organique. Il s’agit plutôt de s’atteler à sublimer le protagonisme des subjectivités, contribuer à leur processus de maturation politique et organisationnelle : « avec eux » et non « pour eux ».

Toutes autres ambitions n’apportent généralement pas de résultats et vu de l’extérieur, apparaissent parfois maladroites, voire grotesques.

Dès lors, Ankermag né comme un outil pour répondre non pas à la question “où se positionner ?” mais bien “comment être dans le conflit et que faire ?”. Des questions dont nous savons qu’elles sont partagées par de nombreuses personnes au-delà de nous et dont les réponses ne peuvent être qu’en devenir et jamais définitives et dont nous nous gardons bien d’avoir l’arrogance et la présomption de savoir y répondre par nous-mêmes.

Ce que nous avons essayé de faire, c’est de contribuer, à notre petite échelle, à une élaboration collective qui nous transcende, vers un style de militantisme, une posture solidement ancrée dans un point de vue irréductiblement partisan. De contribuer à ce qui ne peut être que des fragments de la construction d’un savoir antagoniste, du conflit pour le conflit. Il s’agit de chercher de manière obsessionnelle dans les lignes de conflit, dans les plaies ouvertes par les tendances du capitalisme, dans les points de friction, les objectifs à poser et pratiquer et sur lesquels fonder une hypothèse de recomposition au niveau des masses. De co-rechercher des nouvelles formes et pratiques organisationnelles en mesure d’imposer une finalité antagoniste, contraire aux objectifs de la partie adverse et de ses appareils de commande.

C’est un travail cyclopéen qui, ni commence, ni finit avec nous, mais que nous considérons indispensable si en tant que camp anticapitaliste, nous cultivons l’ambition d’être à la hauteur de la phase. C’est dans ce processus que nous nous inscrivons, convaincus que nous avons contribué à sa construction. Combien et avec quelle profondeur nous intéresse peu. Il existe un dicton : “Il faut dire ce que l’on pense et faire ce que l’on dit” et nous avons essayé de le faire, avec toutes nos limites et nos erreurs, que nous revendiquons toujours, et nous essaierons à nouveau, mais peut-être avec d’autres outils. Cela dit, les outils ne sont que des moyens, et jamais des fins et nous ne nous engageons pas en politique pour assouvir nos egos, ni par personnalisme, et encore moins parce qu’elle nous donne un salaire.

Car une chose est sûre : ceci ne constitue pas une capitulation ni un repli de notre part. Pour nous, la lutte est la vie et la vie est la lutte. Nous sommes donc sûrs qu’avec beaucoup d’entre vous, nous nous retrouverons sur les chemins du conflit.

“Une histoire se termine, l’Histoire continue”.

LA RÉDACTION D’ANKER

Photo: Assalti frontali- Conflitto