“Le concept associé au marxisme noir que je trouve le plus productif et le plus potentiellement transformateur est le concept de capitalisme racial…. Le capitalisme mondial ne peut être compris de manière adéquate si la dimension raciale du capitalisme est ignorée.” Angela Davis

Nous publions ici la traduction française de l’entretien réalisé par Gaye Theresa Johnson et Alex Lubin paru sur Verso Books le 23 Juin 2020.   

Futures of Black Radicalism rassemble les principaux activistes, universitaires et penseurs de la tradition radicale noire en reconnaissance et en célébration du travail de Cedric J. Robinson, qui a été le premier à définir ce terme. Les essais rassemblés ici examinent le passé, le présent et l’avenir du radicalisme noir, ainsi que les influences qu’il a eues sur d’autres mouvements sociaux. Le capitalisme racial, autre idée forte développée par Cédric J. Robinson, se rattache aux mouvements sociaux internationaux d’aujourd’hui, en explorant les liens entre la résistance noire et l’anticapitalisme.

Dans le cadre de vos recherches vous avez mis l’accent sur l’abolition des prisons, le féminisme noir, la culture populaire et le blues, et l’internationalisme noir avec un accent sur la Palestine. Dans l’ensemble, comment ce travail s’inspire-t-il de la tradition radicale noire et comment la fait-elle progresser ?

Cédric Robinson nous a mis au défi de réfléchir au rôle des théoriciens et des activistes radicaux noirs dans le façonnement des histoires sociales et culturelles qui nous inspirent à lier nos idées et nos pratiques politiques à des critiques profondes du capitalisme racial. Je suis heureux qu’il ait vécu assez longtemps pour comprendre comment les jeunes générations d’universitaires et d’activistes ont commencé à reprendre sa notion de tradition radicale noire. Dans le marxisme noir, il a développé une importante généalogie qui s’est articulée autour des travaux de C. L. R. James, W. E. B. Du Bois et Richard Wright. Si l’on considère son œuvre dans son ensemble, y compris les Black Movements in America et l’Anthropologie du marxisme, comme l’a souligné H. L. T. Quan, on ne peut manquer d’appréhender à quel point les femmes ont joué un rôle central dans la création d’une tradition radicale noire. Quan écrit que lorsqu’on lui demande pourquoi il accorde une si grande importance au rôle des femmes et à la résistance dans son œuvre, Robinson répond : “Pourquoi pas ? Toute résistance, en effet, se manifeste dans le genre, se manifeste en tant que genre. Le genre est en effet à la fois un langage d’oppression [et] un langage de résistance”.

J’ai beaucoup appris de Cédric Robinson concernant les usages de l’histoire : les façons de théoriser l’histoire – ou de lui permettre de se théoriser – qui sont cruciales pour notre compréhension du présent et pour notre capacité à envisager collectivement un avenir plus habitable. Cédric a fait valoir que ses remarquables fouilles historiques émanent de l’affirmation d’objectifs politiques dans le présent. J’ai senti une parenté avec son approche depuis ma première lecture du marxisme noir. Mon premier article publié – écrit alors que j’étais en prison – qui portait sur les femmes noires et l’esclavage était, en fait, un effort pour réfuter le discours nuisible, mais de plus en plus populaire, du matriarcat noir, tel qu’il était représenté par les rapports officiels du gouvernement ainsi que par les idées masculinistes généralisées (telles que la nécessité des hiérarchies de direction fondées sur le sexe et destinées à garantir la domination masculine des Noirs) qui circulaient au sein du mouvement noir à la fin des années 60 et au début des années 70. Bien que ce n’était pas ainsi que je pensais à l’époque, je n’hésiterais certainement pas aujourd’hui à lier cette recherche à l’effort visant à rendre plus visible une tradition noire radicale, donc féministe.

Le nouveau champ d’étude – les études carcérales critiques et son cadre explicitement abolitionniste – se situe dans la tradition radicale noire, à la fois par sa relation généalogique reconnue avec la période de l’histoire des États-Unis que nous appelons la Reconstruction radicale et, bien sûr, par sa relation avec les travaux de W. E. B. Du Bois et avec le féminisme noir historique. Le travail de Sarah Haley, de Kelly Lytle Hernandez et d’une nouvelle génération de chercheur.euse.s passionnant.e.s, en associant leurs précieuses recherches à leur activisme de principe, contribue à revitaliser la tradition radicale noire.

À chaque génération d’activisme antiraciste, semble-t-il, le nationalisme noir étriqué revient en phénix pour revendiquer l’allégeance de nos mouvements. Le travail de Cédric a été inspiré, en partie, par son désir de répondre au nationalisme noir étriqué de l’époque de sa (et de ma) jeunesse. Il est, bien sûr, extrêmement frustrant d’assister à la résurgence de modes de nationalisme qui sont non seulement contre-productifs, mais contreviennent à ce qui devrait être notre objectif : l’épanouissement du noir, et donc de l’humain. Dans le même temps, il est tout à fait passionnant de voir comment les nouvelles formations de jeunes – Black Lives Matter, BYP100, les Dream Defenders – contribuent à façonner un nouvel internationalisme d’inspiration féministe noire qui met en évidence la valeur des théories et des pratiques queer.

Quel regard portez-vous sur le mouvement Black Lives Matter, en particulier à la lumière de votre participation au Black Panther Party dans les années 1970 ? Le mouvement Black Lives Matter a-t-il, selon vous, une analyse et une théorie de la liberté suffisantes ? Voyez-vous des similitudes entre le mouvement BPP et le mouvement BLM ?

Lorsque l’on considère la relation entre le Black Panther Party et le mouvement contemporain Black Lives Matter, on a l’impression que les décennies et les générations qui séparent ces deux mouvements créent une certaine incommensurabilité qui est la conséquence de tous les changements économiques, politiques, culturels et technologiques qui rendent ce moment contemporain si différent de la fin des années 60 à bien des égards. Mais peut-être devrions-nous chercher des liens entre les deux mouvements qui se révèlent non pas tant dans leurs similitudes que dans leurs différences radicales.

Le BPP est apparu en réponse à l’occupation policière d’Oakland, en Californie, et des communautés urbaines noires du pays. C’était une initiative absolument brillante de la part de Huey Newton et Bobby Seale de patrouiller dans le quartier avec des armes et des livres de droit, en d’autres termes, de “faire la police”. Dans le même temps, cette stratégie – certes également inspirée par l’émergence des luttes de guérilla à Cuba, les armées de libération en Afrique australe et au Moyen-Orient, et la résistance réussie offerte par le Front de libération nationale au Viêt Nam -, rétrospectivement, reflétait un échec à reconnaître, comme l’a dit Audre Lorde, que “les outils du maître ne démantèleront jamais la maison du maître”. En d’autres termes, l’utilisation d’armes à feu – même si c’était principalement en tant que symboles de la résistance – a transmis le message que la police pouvait être efficacement défiée en s’appuyant sur des stratégies de maintien de l’ordre explicites.

Le hashtag #BlackLivesMatter développé par Patrisse Cullors, Alicia Garza et Opal Tometi à la suite de l’assassinat de Trayvon Martin, a commencé à se transformer en réseau, en réponse directe aux protestations croissantes à Ferguson, Missouri, qui ont manifesté un désir collectif de demander justice pour Mike Brown et pour toutes les vies noires sacrifiées sur l’autel de la terreur policière raciste. En nous demandant de résister radicalement à la violence raciste au cœur même des structures et des stratégies policières, Black Lives Matter a très tôt reconnu que nous devrions placer la demande de démilitarisation de la police au centre de nos efforts pour évoluer vers un mode de justice plus critique et plus collectif. Appelant finalement à l’abolition du maintien de l’ordre tel que nous le connaissons et le vivons, la démilitarisation a également contesté la manière dont les stratégies policières ont été trans-nationalisées au sein de circuits qui relient les petits services de police américains à Israël, et qui dominent l’arène du maintien de l’ordre militarisé associé à l’occupation de la Palestine.

J’apprécie l’analyse plus complexe à laquelle adhèrent de nombreux militants du BLM, car elle reflète précisément un esprit historique capable de s’appuyer sur les militants et les théories antiracistes du passé, de les embrasser et de les critiquer radicalement. Alors que le BPP tentait – parfois sans succès – d’embrasser les féminismes émergents et ce qu’on appelait alors le mouvement de libération gay, les dirigeants et les militants du BLM ont développé des approches qui reprennent de manière plus productive les théories et pratiques féministes et queer. Mais les théories de la liberté sont toujours timides. J’ai appris de Cedric Robinson que toute théorie ou stratégie politique qui prétend posséder une théorie de la liberté totale, ou qui peut être catégoriquement comprise, n’a pas réussi à tenir compte de la multiplicité des possibilités, qui ne peuvent, peut-être, être représentées de manière évocatrice que dans le domaine de la culture.

Votre étude plus récente plus est axée sur la question de la Palestine et son lien avec le mouvement de liberté des Noirs. Quand ce lien est-il devenu évident pour vous et quelles circonstances, ou conjonctures, ont rendu cette idée possible ?

En fait, mon dernier recueil de conférences et d’entretiens reflète une compréhension de plus en plus populaire de la nécessité d’un cadre internationaliste dans lequel le travail en cours pour démanteler les structures du racisme, de l’hétéropatriarcat et de l’injustice économique à l’intérieur des États-Unis peut devenir plus durable et plus significatif. Dans ma propre histoire politique, la Palestine a toujours occupé une place centrale, précisément en raison des similitudes entre Israël et les États-Unis – leur colonialisme fondateur de peuplement et leurs processus de nettoyage ethnique à l’égard des populations autochtones, leurs systèmes de ségrégation, leur utilisation des systèmes juridiques pour mettre en place une répression systématique, etc. Je souligne souvent que ma conscience de la situation difficile de la Palestine remonte à mes années d’études à l’université Brandeis, qui a été fondée la même année que l’État d’Israël. De plus, pendant ma propre incarcération, j’ai reçu le soutien de prisonniers politiques palestiniens ainsi que d’avocats israéliens qui défendaient les Palestiniens.

En 1973, lorsque j’ai assisté au Festival mondial de la jeunesse et des étudiants à Berlin (en République démocratique allemande), j’ai eu l’occasion de rencontrer Yasir Arafat, qui a toujours reconnu la parenté entre la lutte palestinienne et la lutte pour la liberté des Noirs aux États-Unis, et qui, comme le Che, Fidel, Patrice Lumumba et Amilcar Cabral, était une figure vénérée au sein du mouvement de libération des Noirs. C’était une époque où l’internationalisme communiste – en Afrique, au Moyen-Orient, en Europe, en Asie, en Australie, en Amérique du Sud et dans les Caraïbes – était une force puissante. Si je peux me mettre de parler de ma propre histoire, elle aurait certainement conduit à une conclusion différente si cet internationalisme n’avait pas joué un rôle aussi central.

Les rencontres entre les luttes de libération des Noirs aux États-Unis et les mouvements contre l’occupation israélienne de la Palestine ont une très longue histoire. Les géographies de la libération d’Alex Lubin : The Making of an Afro-Arab Political Imaginary tente de retracer des aspects importants de cette histoire. Mais souvent, ce n’est pas dans le domaine explicitement politique que l’on découvre des moments de contact. Comme l’a souligné Cédric Robinson, c’est dans le domaine culturel. Bien sûr, Freedom Dreams : The Making of the Black Radical Imagination de Robin Kelley accentue l’arène du surréalisme comme une zone de contact particulièrement génératrice. Dans la dernière partie du XXe siècle, c’est la poétesse féministe noire June Jordan qui a mis en avant la question de l’occupation de la Palestine. Malgré les attaques sionistes dont elle a été victime, et malgré la perte temporaire d’une amitié très importante avec Adrienne Rich (qui est devenue plus tard également une critique de l’occupation), June est devenue un puissant témoin pour la Palestine. Dans sa poésie, elle se sentit poussée à incarner la jonction entre la libération des Noirs et de la Palestine. “Je suis née femme noire / et maintenant / je suis devenue palestinienne / contre le rire implacable du mal / il y a de moins en moins de salon / et où sont mes proches / Il est temps de rentrer chez nous”. À l’époque où les féministes de couleur tentaient de mettre au point des stratégies de ce que nous appelons aujourd’hui l’intersectionnalité, June, qui représente le meilleur de la tradition radicale noire, nous a enseigné la capacité des affinités politiques au-delà des frontières nationales, culturelles et prétendument raciales à nous aider à imaginer des futurs plus habitables. Elle me manque profondément et je suis vraiment désolée qu’elle n’ait pas vécu assez longtemps pour voir les militants de Black Lives Matter à travers ce continent brandir des bannières de résistance à l’occupation de la Palestine.

Comme je l’ai fait remarquer à de nombreuses reprises, lorsque j’ai rejoint en 2011 une délégation de militantes féministes indigènes et de femmes de couleur en Cisjordanie et à Jérusalem-Est, j’avais l’impression de bien comprendre l’occupation. Bien que nous étions tous.tes déjà lié.e ;s, dans une certaine mesure, au mouvement de solidarité, nous avons tous.tes été profondément choqué.e.s par le peu que nous savions vraiment de la violence quotidienne de l’occupation. À la fin de notre visite, nous avons décidé collectivement de consacrer notre énergie à participer au BDS et à aider à sensibiliser nos différents groupes d’intérêt au rôle des États-Unis – plus de 8 millions de dollars – dans le maintien de l’occupation militaire. Je reste donc profondément lié dans ce projet à Chandra Mohanty, Beverly Guy-She all, Barbara Ransby, Gina Dent et aux autres membres de la délégation.

Au cours des cinq années qui ont suivi notre voyage, de nombreuses autres délégations d’universitaires et d’activistes se sont rendues en Palestine et ont contribué à accélérer, élargir et intensifier le mouvement de solidarité avec la Palestine. Comme les architectes du mouvement de Boycott, Désinvestissement et Sanctions ont modelé leur travail sur la campagne anti-apartheid contre l’Afrique du Sud, les activistes américains ont tenté de souligner qu’il y avait de profondes leçons à tirer des politiques de boycott antérieures. De nombreuses organisations et mouvements aux États-Unis ont examiné comment l’intégration de stratégies anti-apartheid dans leurs programmes pourrait transformer radicalement leur propre travail. Non seulement la campagne anti-apartheid a contribué à renforcer les efforts internationaux visant à faire tomber l’État de l’apartheid, mais elle a également ravivé et enrichi de nombreux mouvements nationaux contre le racisme, la misogynie et la justice économique.

De la même manière, la solidarité avec la Palestine a le potentiel de transformer et de rendre plus forte la conscience politique de nos mouvements contemporains. Les militants du BLM et d’autres personnes associées à ce moment historique très important d’une conscience collective naissante appelant à la reconnaissance des structures persistantes du racisme peuvent jouer un rôle important en obligeant d’autres domaines de l’activisme pour la justice sociale à prendre en charge la cause de la solidarité avec la Palestine – en particulier le mouvement de Boycott, Désinvestissement et Sanctions. Les alliances sur les campus universitaires qui rassemblent les organisations d’étudiants noirs, les étudiants pour la justice en Palestine et les sections de la Voix juive pour la paix sur les campus nous rappellent le besoin profond d’unir les efforts antiracistes aux défis importants de l’islamophobie et de l’antisémitisme, et à la résistance mondiale aux politiques et pratiques d’apartheid de l’État d’Israël.

Théoriquement et idéologiquement, la Palestine nous a également aidés à élargir notre vision de l’abolition, que nous avons caractérisée à cette époque comme l’abolition de l’emprisonnement et du maintien de l’ordre. L’expérience de la Palestine nous pousse à revisiter des concepts tels que “la nation prison” ou “l’État carceral” afin de comprendre sérieusement les carceralités quotidiennes de l’occupation et l’omniprésence de la police non seulement par les forces israéliennes mais aussi par l’Autorité palestinienne. Cela a, à son tour, stimulé d’autres directions de recherche sur les utilisations de l’incarcération et son rôle, par exemple, dans la perpétration des notions de binarisme permanent en ce qui concerne le genre et dans la naturalisation de la ségrégation basée sur les capacités physiques, mentales et intellectuelles.

Quels types de mouvements sociaux peuvent, ou devraient, exister dans la conjoncture actuelle, étant donné l’ascension de l’hégémonie mondiale américaine, les relations économiques néolibérales, la contre-insurrection militarisée dans le pays et le “daltonisme” racial ?

À une époque où le discours populaire évolue rapidement en réponse directe aux pressions émanant des protestations soutenues contre la violence d’État et des pratiques de représentation liées aux nouvelles technologies de communication, je suggère que nous ayons besoin de mouvements qui accordent autant d’attention à l’éducation politique populaire qu’aux mobilisations qui ont réussi à inscrire la violence policière et l’incarcération de masse à l’ordre du jour de la politique nationale. Cela signifie, je pense, que nous essayons de forger une analyse de la conjoncture actuelle qui tire des leçons importantes des campagnes relativement récentes qui ont poussé notre conscience collective au-delà des limites précédentes. En d’autres termes, nous avons besoin de mouvements qui soient prêts à résister aux inévitables séductions de l’assimilation. La campagne Occupy nous a permis de développer un vocabulaire anticapitaliste : le 99 % contre le 1 % est un concept qui est entré dans le langage populaire. La question n’est pas seulement de savoir comment préserver ce vocabulaire – comme, par exemple, dans l’analyse proposée par la plate-forme de Bernie Sanders qui a conduit à la sélection du candidat démocrate à la présidence en 2016 – mais plutôt comment le développer ou le compléter avec l’idée de capitalisme racial, qui ne peut pas être exprimée de façon aussi précise en termes quantitatifs qui supposent l’homogénéité qui sous-tend toujours le racisme.

Cédric Robinson n’a jamais cessé de fouiller les idées, les produits culturels et les mouvements politiques du passé. Il a tenté de comprendre pourquoi les trajectoires d’assimilation et de résistance des mouvements de libération des Noirs aux États-Unis coexistaient, et ses idées – dans Black Movements in America, par exemple – continuent d’être précieuses. Les stratégies assimilationnistes qui laissent intactes les circonstances et les structures qui perpétuent l’exclusion et la marginalisation ont toujours été proposées comme l’alternative la plus raisonnable à l’abolition, ce qui, bien sûr, nécessite non seulement une résistance et un démantèlement, mais aussi des réimaginations et des reconstructions radicales.

Le moment est peut-être venu de créer les bases d’un nouveau parti politique, qui s’adressera à un nombre bien plus important de personnes que ce que les partis politiques progressistes traditionnels se sont révélés capables de faire. Ce parti devrait être organiquement lié à l’ensemble des mouvements radicaux qui ont émergé au lendemain de la montée du capitalisme mondial. En réfléchissant à la valeur du travail de Cédric Robinson par rapport à l’activisme radical contemporain, il me semble que ce parti devrait être ancré dans l’idée du capitalisme racial – il serait antiraciste, anticapitaliste, féministe et abolitionniste. Mais surtout, il devrait reconnaître la priorité des mouvements sur le terrain, des mouvements qui reconnaissent l’intersectionnalité des questions actuelles – des mouvements suffisamment ouverts pour permettre l’émergence future de questions, d’idées et de mouvements que nous ne pouvons même pas commencer à imaginer aujourd’hui.

Faites-vous une distinction, dans votre travail d’érudition et d’activisme, entre le marxisme et le “marxisme noir” ?

J’ai passé la majeure partie de ma vie à étudier les idées marxistes et je me suis identifiée à des groupes qui ont non seulement adopté les critiques d’inspiration marxiste de l’ordre socio-économique dominant, mais qui ont également lutté pour comprendre la relation co-constitutive du racisme et du capitalisme. Ayant notamment suivi les théories et les pratiques des communistes noirs et des anti-impérialistes aux États-Unis, en Afrique, aux Caraïbes et dans d’autres parties du monde, et ayant travaillé au sein du Parti communiste pendant plusieurs années avec une formation noire qui a pris les noms de Che Guevara et de Patrice Lumumba, le marxisme, de mon point de vue, a toujours été à la fois une méthode et un objet de critique. Par conséquent, je ne considère pas nécessairement les termes “marxisme” et “marxisme noir” comme étant opposés.

Je prends très au sérieux les arguments de Cédric Robinson dans Black Marxism : The Making of the Black Radical Tradition. Si nous partons du principe que l’Occident et son développement économique, philosophique et culturel sont incontestablement centraux, alors les modes économiques, les histoires intellectuelles, les religions et les cultures associées à l’Afrique, à l’Asie et aux peuples indigènes ne seront pas reconnues comme des dimensions importantes de l’humanité. Le concept même d’humanité dissimulera toujours une racialisation interne et clandestine, excluant à jamais les possibilités d’égalité raciale. Il va sans dire que le marxisme est fermement ancré dans cette tradition des Lumières. Les brillantes analyses de Cédric ont révélé de nouvelles façons de penser et d’agir générées précisément par les rencontres entre le marxisme et les intellectuels/activistes noirs qui ont contribué à constituer la tradition radicale noire.

Le concept associé au marxisme noir que je trouve le plus productif et le plus potentiellement transformateur est le concept de capitalisme racial. Même s’il y a bien l’ouvrage d’Eric Williams, Capitalisme et esclavage, publié en 1944, les efforts des universitaires qui ont étudié cette relation sont restés relativement marginaux. Il faut espérer que les nouvelles recherches sur le capitalisme et l’esclavage contribueront à légitimer davantage la notion de capitalisme racial. Bien qu’il soit important de reconnaître le rôle central que l’esclavagisme a joué dans la consolidation historique du capitalisme, les développements plus récents liés au capitalisme mondial ne peuvent être compris de manière adéquate si la dimension raciale du capitalisme est ignorée.