interview avec une brigadiste féministe

La semaine dernière, nous vous avons présenté l’interview de trois brigadistes. Tou-te-s partageaient le même constat de cette crise qui a amplifié les inégalités systémiques déjà bien ancrées dans nos sociétés. Nous avons décidé d’approfondir le sujet d’un point de vue féministe et de nous pencher sur l’impact de cette crise sur les femmes avec une militante féministe brigadiste

Bonjour Colette pourquoi tu as rejoint les brigades et pourquoi des initiatives comme les brigades sont-elles importantes selon toi ?

J’avais déjà eu l’occasion de voir un peu comment les brigades s’organisaient en Italie et en France. Je trouvais que c’était une réponse politique pertinente face à la crise sanitaire que nous vivons en ce moment. Pour moi, les brigades permettent de dépasser les limites des autres initiatives de solidarité qui ont vu le jour pendant le confinement en donnant un caractère plus politique à leurs activités. Du coup, quand j’ai entendu qu’une section des brigades se mettait en place à Bruxelles, j’ai décidé de les rejoindre.  

Je pense que ce qui est intéressant avec cette crise sanitaire c’est que tous les phénomènes de précarité et les inégalités qui existaient déjà avant se sont trouvés renforcés et du coup se trouvent d’autant plus visibles. De la même manière, il semble évident que nos gouvernements ne sont pas en mesure – ou du moins ne se donnent pas les moyens – de donner de vraies réponses et solutions aux problèmes que nous rencontrons. Pour moi, le covid ne fait que cristalliser l’inaction et le décalage du politique – dont le but est de faire du profit – face aux besoins réels de la population. Les brigades peuvent prendre un rôle très important car elles proposent de répondre à ces problématiques en s’organisant et en mettant en place des stratégies d’auto-défense ainsi que des réseaux de solidarité.

Comment toute cette situation impacte-t-elle les femmes selon toi ?

Je pense que ça a déjà été beaucoup dit mais quand on parle des travailleur·euses de première ligne, en réalité on parle de métier à prédominance féminine et/ou migrante/racisée.  

Outre les travailleuses de première ligne, les autres femmes sont renvoyées d’autant plus à leur rôle de femme, mère ou épouse. Je l’ai vu en militant avec les brigades, ce sont les femmes qui remplissent les demandes de colis alimentaires. Un jour, j’ai sonné à une maison. C’est un homme qui est venu ouvrir, il n’avait aucune idée de qui on était ou de pourquoi sa femme faisait appel à un réseau de solidarité. L’organisation et la préparation des repas ne semblait pas faire partie de ses préoccupations.  Je pense aussi à des multitudes de femmes qui nous ouvrent la porte avec un bébé dans les bras ; à celles qui nous expliquent qu’elles ont cinq enfants et que du coup, en plus de pas s’en sortir financièrement, elles ne sont juste pas en mesure de quitter leurs domiciles. Le confinement a participé au renforcement des inégalités hommes / femmes. On pourrait penser que le fait d’être confiné à la maison permettrait une meilleure répartition des tâches mais il n’en est rien. Les femmes passent en moyenne 30min par jour de plus que les hommes sur les tâches domestiques alors même que ceux-ci ont en moyenne 1h de temps libre par jour en plus que les femmes. Plus généralement; essayer d’allier vie professionnelle et vie privé à la maison semble plutôt être du ressort des femmes. ()

A côté de ça, être confiné ça veut aussi dire être à la maison, 24h/24h avec un homme violent : les violences conjugales ont augmentées pendant le confinement . C’est aussi avoir un accès toujours plus compliqué à l’avortement. D’abord car les avortements ont pu ne pas être vu comme une urgence médicale face à l’urgence sanitaire qui régnait, du coup cela a pu décourager les femmes. Ensuite, car si la personne ne pouvait ou ne voulait pas partager ça avec son entourage, il était moins facile, en confinement, de trouver des excuses pour quitter le domicile et se rendre à un rendez-vous médical.  

Je pourrais continuer pendant des heures sur comment cette situation impacte les femmes parce que la liste des inégalités et des violences elle est infinie. Après, il y a rien de nouveau dans cela, simplement c’est le même phénomène que je décrivais plus haut : cette situation de crise amplifie les inégalités déjà existantes entre les hommes et les femmes. En regard de tous ces éléments, je pense qu’il est primordial que les femmes se mobilisent et s’organisent. Depuis 2 ans, le Collecti.e.f 8 maars – dont je fais partie – se donne comme objectif d’appeler les femmes à s’organiser et se mobiliser pour le 8 mars, la journée internationale de lutte pour les droits des femmes. Le collecti.e.f a appelé à faire grève deux années consécutives, une première étape pour obtenir des avancées concrètes et contribuer à la construction d’un mouvement féministe large en Belgique.

Quelles difficultés particulières peut rencontrer une femme militante selon toi ?

Je pense que les femmes rencontrent plusieurs difficultés lorsqu’elles militent.

On parle souvent de la double journée de travail des femmes qui serait composée de 1) leur travail salarié – travail productif  – et ensuite de 2) le travail domestique à la maison soit non salarié (faire le ménage, s’occuper des enfants et du reste de la famille, préparer à manger,…) – travail reproductif (1). Militer est une activité chronophage qui demande de pouvoir s’éloigner souvent de son domicile. Malheureusement, c’est encore majoritairement les femmes qui prennent en charge le travail reproductif : comment se rendre à une réunion lorsqu’on doit s’occuper de nos enfants ? Qui va faire à manger, les courses, la lessive, s’occuper des grands parents, … ?

À côté de ça, les milieux militants restent des milieux masculins. Il y règne encore machisme, sexisme et multiples autres violences faites aux femmes. C’est pas toujours facile pour les femmes de prendre une place dans ces milieux. Je pense qu’il y a plein de femmes qui pourraient être de supers militantes mais qui ne le font pas parce qu’elles ont pas confiance en leur analyse politique ou qu’elles osent pas prendre la parole. L’autre constat, c’est aussi que lorsque les femmes rejoignent des organisations, elles vont souvent avoir tendance à s’occuper du travail reproductif des militants. Il existe véritablement une division du travail militant selon le genre. Ça se retrouve aussi dans les brigades : alors qu’on retrouve autant de femmes que d’hommes dans celles-ci, les postes à responsabilités sont quasiment exclusivement occupés par des hommes. Les femmes assument des tâches logistiques, préparent des colis, prennent des notes en réunion.  Ça peut sembler anodin mais c’est un véritable problème du milieu militant. Ca fait des années qu’on l’a identifié comme problème et qu’on essaye de le dépasser, mais comme c’est un problème structurel plus large, c’est pas du jour au lendemain qu’on va le résoudre.

Comme solution à cette division du travail et à la monopolisation du discours par les hommes, des groupes non mixtes se mettent en place au sein d’organisations mixtes. Ces moments en non mixité permettent aux femmes une prise de parole plus libérée mais également de se renforcer entre-elles et de s’organiser pour combattre le patriarcat (qu’il soit interne et/ou externe à celle-ci).Toutefois, pour moi, il est important que ces moments d’entre-soi féminins restent ponctuel. Au cas contraire, il existe un véritable risque d’auto exclusion des femmes des sujets politiques autres que le féminisme. Alors même que les outils d’analyses féministes sont pertinents pour éclairer les différentes luttes. 

Comment les brigades peuvent prendre en compte les différents aspects et problèmes que tu viens de pointer ?

D’abord en gardant une analyse genrée dans tout ce qu’on fait. Pour prendre un bête exemple, quand on a commencé à mettre en place les brigades, on a fait un premier tract d’appels à don. Ce tract avait été pensé par des hommes et demandait des produits de première nécessité. J’ai été hyper surprise, à sa lecture, de me rendre compte que les protections menstruelles n’étaient pas citées. Pour moi ça faisait vraiment partie des besoins essentiels et des produits à se procurer de toute urgence. De la même manière, on s’est rendu compte que les couches / le lait pour bébé faisaient partie des produits fort demandé. Ça pose des questions sur l’entendement des termes “produit de première nécessité” que l’on soit un homme ou une femme.  

Mais surtout en repensant collectivement la prise en charge du travail reproductif. Comme je l’ai déjà dit, celui est aujourd’hui encore largement assumé par les femmes. Avec des initiatives comme les brigades, on a l’opportunité de décharger les femmes d’une partie de ce travail gratuit et de le prendre en charge collectivement. A côté de la livraison de colis alimentaires, on est en train de réfléchir à la mise en place d’une garderie. 

(1) Par travail reproductif, on entend ici le travail nécessaire à la reproduction de la force de travail productive (donc le travail domestique et les soins aux autres, par exemple). Pour plus d’information lire notre article qui porte sur cette question.