Nous proposons ici notre traduction d’un texte originellement publié sur Viewpoint*. Cet texte, qui a attiré notre attention, dégage des idées pratiques importantes et inspirantes. De plus, l’article propose des pistes pour une pratique politique et un approche à la réalité différents que nous trouvons extrêmement pertinents avec la phase actuelle. Cet entretien avec Gigi Roggero, dirigé par Davide Gallo Lassere, constitue l’annexe du dernier livre de Roggero, L’operaismo politico italiano : Genealogia, storia, metodo (L’opéraisme politique italien : généalogie, histoire, méthode).

Davide Gallo Lassere : L’opéraisme, l’ouvrier politique italien des années 1960, se caractérise entre autres par la redécouverte de Marx contre Marxisme. Pouvez-vous nous expliquer ce que cela signifie ?

Gigi Roggero : L’operaïsme est un retour machiavéliques aux principes : c’est un retour au Marx contre le Marxisme, contre sa tradition de déterminisme, d’historicisme et d’objectivisme. L’operaïsme n’est pas une hérésie au sein de la famille marxiste, c’est une rupture avec cette famille. Les opéraïstes se définissent comme marxistes et non marxistes, un peu comme le vieux Marx qui déclarait : “Je ne suis pas marxiste”. Cependant, ce retour aux principes ne visait pas à construire une nouvelle orthodoxie basée sur une lecture correcte de la parole du prophète, comme l’avaient tenté les différentes hérésies (comme les trotskystes et les bordiguistes, qui, anoblis par la persécution stalinienne, avaient souvent paradoxalement fini par attaquer Staline comme s’écartant de la ligne d’un développement historique linéaire tracée une fois pour toutes par Marx). La lecture opéraïste de Marx n’était pas seulement contre le marxisme, mais dans un certain sens critique des limites et des impasses de Marx lui-même, étirant et forçant ses mots à faire exploser leurs ambivalences, cherchant des armes avec lesquelles attaquer la société-usine du capitalisme contemporain.

À la différence des ouvriérismes précédents (comme le conseillisme) ou contemporains (comme ceux de type chrétien ou populiste), l’opéraïsme italien ne glorifiait pas les ouvriers et les prolétaires : il pariait sur la possibilité qu’il y avait en eux une force qu’ils pouvaient mobiliser contre eux-mêmes, non pour étendre mais pour détruire leur propre condition. C’était donc un ouvrier contre le travail, refusant une subjectivité naturalisée imposée par le rapport au capital. C’était un ouvrier fondé sur la partialité irréductible du point de vue, sur une autonomie partisane  qu’il fallait construire.

Dans leur rupture avec l’universalisme, avec le marxisme, et en partie avec Marx, les opéraïstes ont centré la question de la subjectivité, ou plutôt – comme l’a dit Alquati – de la contre-subjectivité. C’était une subjectivité qui n’était pas seulement contre le capital, mais aussi contre la part du capital qui est en nous.

L’inversion de l’opéraïste doit être comprise à la lumière de la partialité irréductible du point de vue : d’abord la classe, puis le capital. Le capital n’est pas le sujet de l’Histoire, il n’est pas ce qui fait et défait, ce qui détermine le développement et les conditions de son propre dépassement. L’Histoire est plutôt non-téléologique, et au centre de celle-ci se trouve la lutte des classes, son pouvoir de refus et son autonomie.

DGL : Mario Tronti a sans aucun doute apporté une contribution significative sur ce point…

GR : Avec Tronti, la classe a cessé d’être un concept purement sociologique et descriptif, pour devenir un concept entièrement politique. La classe n’existe pas naturellement, ou plutôt elle existe dans la nature du capital en tant que taxonomie des segments sociaux disponibles sur le marché du travail. Il peut y avoir des prolétaires sans prolétariat, des travailleurs sans classe ouvrière. La classe n’est pas une question de stratification, mais de contreposition. C’est la lutte qui produit la classe en tant que collectivité partisane : classe signifie antagonisme de classe. Comme le dit Tronti : il n’y a pas de classe sans lutte de classe.

C’est l’une des questions qui requiert à la fois une utilisation et un étirement de Marx : nous devrions utiliser ses travaux historiques, qui montrent que les prolétaires sont devenus une classe sur les barricades de 1848 ; et nous devrions étirer le Marx (ambivalent) du capital, dont le premier volume montre que ce sont les luttes et non la législation bourgeoise ou les capitalistes éclairés qui ont déterminé la réduction de la journée de travail. Il est intéressant de noter que CLR James est arrivé aux mêmes conclusions que les operatïstes à la même époque, lors de ses conférences de 1966 et 67, maintenant rassemblées dans le livre “You Don’t Play with Revolution” : si les patrons pouvaient nous faire travailler toute la journée sans résistance ni conflit, ils le feraient. Ceux qui se plaignent aujourd’hui du travail libre, qui appellent à la redistribution des richesses comme principe moral et qui pensent qu’un “revenu citoyen” est une question de rationalité productive doivent s’en souvenir. Seule la lutte peut obliger les patrons à payer, le salaire représente le butin de la guerre. Avec tout le respect que je dois à la gauche, si un camp ne se bat pas, l’autre ne fera pas de prisonniers.

Nous pouvons également utiliser le troisième volume du Capital, dont le chapitre inachevé sur la classe est célèbre pour son raccourcissement. Dans Workers and Capital, Tronti note ironiquement que “de temps en temps, quelqu’un, de Renner à Dahrendorf, a le grand plaisir de compléter ce qui était resté inachevé, et ce qui en résulte est une diffamation contre Marx, qui devrait, au minimum, être punie par la violence physique”.1 Déjà dans le chapitre 50 du Capital, volume 3, “Illusions créées par la concurrence”, Marx écrit que ce n’est pas la concurrence qui régule le prix du travail, mais le prix du travail qui régule la concurrence. En soutenant que ce sont les luttes qui déterminent le capital – d’abord la classe, puis le capital – les ouvriers italiens ont montré qu’interpréter le capital en partant du point de vue du capital était une projection idéologique. Lorsque les gens disent aujourd’hui “C’est ce que veulent les marchés”, ils restent dans le cadre de cette projection. Dans le chapitre inachevé sur la classe, Marx ne fait que quelques remarques, mais elles sont néanmoins assez importantes. Il dit que ce n’est pas seulement le revenu qui crée une classe, ou simplement votre emplacement dans les relations de production, dans la mesure où celles-ci déterminent évidemment la base matérielle sur laquelle la question de la classe est fondée : la classe est créée par la lutte qui rompt avec l’unité démocratique abstraite du peuple. Elle est créée lorsque le “peuple indivisible” s’introduit dans les “camps ennemis”. Comme l’écrit Tronti, “lorsque la classe ouvrière refuse politiquement de devenir le peuple, elle ouvre en fait la voie la plus directe à la révolution socialiste”.2 On est divisé en deux, le non compostable pour le capital devient la possibilité de recomposition pour la classe. La classe disparaît comme simple agrégat social et devient un sujet antagoniste irréductible à l’unité de l’intérêt général, qui est l’intérêt du capital. C’est ce postulat de la partialité ouvrière qui oblige les capitalistes à s’agréger politiquement, à surmonter leurs propres contradictions, à se découvrir comme une puissance sociale, en utilisant collectivement la puissance de leur ennemi pour se développer et faire un bond en avant. Toute illusion d’évolution pacifique disparaît pour les réformistes des deux camps. Le masque de la démocratie tombe pour révéler le vrai visage du rapport de force entre les deux pouvoirs en conflit : non plus le travail et le capital, mais les ouvriers et les capitalistes, classe contre classe, force contre force.

L’operaisme est une pensée de refus et une pensée du négatif comme fondement du communisme. Ce qui approfondit les contradictions de l’ennemi est bon, ce qui les résout est mauvais. La contradiction n’est pas résoluble dans la composition organique du capital, c’est-à-dire dans le rapport entre le capital variable et le capital constant, mais doit être faite exploser dans un conflit entre la composition organique du capital et la composition des classes, ou plutôt, dans le rapport entre l’articulation de la force de travail et la production de la subjectivité. La lecture opéraïste de Marx part de là et s’oriente ensuite dans une direction distincte et opposée au marxisme.

DGL : Vous avez fait référence à la composition des classes. Pouvez-vous préciser comment l’opéraisme a fonctionné politiquement avec la composition de classe de l’Italie de l’époque par la pratique de l’enquête ouvrière ?

GR : Ces dernières années, on a beaucoup parlé de l’enquête sur les travailleurs et de la recherche fondamentale, peut-être même trop, dans le sens où il serait préférable d’en parler moins et de les faire plus. Souvent, les camarades pensent que l’enquête est une spécialité, une rhétorique, ou une confirmation des choses que nous faisons déjà (étant donné que nous sommes précaires, si nous faisons une enquête sur nous-mêmes, notre point de vue sera celui du précariat !) Rien ne pourrait être plus inutile. La recherche fondamentale est en fait un processus politique autonome qui se déroule en même temps que la production de la contre-connaissance, de la contre-subjectivité et de la contre-organisation, dans lequel la contre-utilisation des moyens de production capitalistes (dans lesquels des compétences spécifiques sont incluses), conduit également à leur transformation. Le militant cherche toujours quelque chose qu’il ne comprend pas encore, une force possible pour faire exploser les contradictions, quelque chose qui existe déjà mais qu’il ne peut pas encore voir. Le militant est soit agité, soit il n’est pas un militant.

Dans les années 50 et au début des années 60, quand Alquati et ses camarades ont commencé à réaliser la Co-recherche, les ouvriers et les usines avaient été politiquement abandonnés. Dans une sorte d’école de Francfort inconsciente, le Parti communiste italien (PCI) a soutenu que la classe ouvrière était désormais irréversiblement intégrée dans la machine capitaliste. Un cercle vicieux a donc été créé. Le PCI – qui avait choisi de suivre les classes moyennes et la “route italienne vers le socialisme” (une route sans lutte de classe révolutionnaire) – a demandé aux militants d’usine si quelque chose bougeait, et ils ont confirmé la ligne du haut, en disant qu’il n’y avait aucune possibilité de lutte de classe révolutionnaire parmi les travailleurs. Les immigrés du sud de l’Italie qui avaient été insérés dans la chaîne de production et qui, quelques années plus tard, deviendraient “l’ouvrier de masse”, étaient considérés à l’époque par le PCI et les militants syndicaux comme des opportunistes passifs et aliénés. Cependant, les militants opéraïstes, en parlant avec ces jeunes “nouvelles forces”, ont révélé une réelle ambivalence dans leur comportement : il est vrai qu’ils ont souvent voté pour les syndicats réactionnaires, mais c’est parce qu’ils ne se sentaient représentés par personne ; ils n’ont pas participé aux grèves parce qu’ils pensaient qu’elles étaient inutiles. Les opéraïstes ont montré que même leur passivité était potentiellement plus efficace comme forme de lutte. Et très vite, leur statut d’outsider au travail s’est transformé en refus et en insubordination. De plus, ces Italiens du sud qui avaient immigré dans les métropoles industrielles du nord de l’Italie ne ressemblaient guère à leur représentation dans la littérature et le cinéma de gauche, de victimes chargées de boîtes en carton, ayant besoin de nos larmes et de notre sympathie. Au contraire, ils constituaient une force potentielle, apportant avec eux de nouveaux comportements et des cultures de conflit étrangères aux traditions des institutions du mouvement ouvrier, qui cogéraient désormais l’exploitation dans l’usine. Assez avec les larmes, avec le fait de parler des besoins de la victime, avec la culture de la gauche : le militant révolutionnaire cherche la force, pas la faiblesse. C’est pourquoi nous disons que l’opéraïsme est une expérience communiste qui rompt avec le Parti communiste et qui est étrangère à la culture de la gauche.

Mais cette recherche de la force n’est jamais basée sur l’idéologie ou sur la satisfaction de sa propre identité, mais est toujours un pari politique ancré dans une composition de classe historiquement déterminée.

DGL : Traiter de la composition des classes signifie poser le problème subjectif de la recomposition politique. Qu’entend-on par recomposition ? S’agit-il plutôt de synthèse ou de rupture ?

GR : Pour compléter ce que j’ai dit plus tôt, on pourrait dire qu’il n’y a pas de lutte de classe sans recomposition de classe. Mais il faut d’abord savoir ce que nous entendons par composition de classe, et comprendre la relation entre composition technique et composition politique, c’est-à-dire entre l’articulation capitaliste de la force de travail dans son rapport aux machines et la formation de la classe en tant que sujet indépendant. La composition technique et la composition politique ne nous fournissent pas une image statique des différents éléments, de la force de travail comme totalement subordonnée au capital d’un côté et de la classe comme totalement autonome de l’autre. Ce sont deux processus qui se croisent avec le conflit et avec la possibilité de rupture et de renversement, car tous deux fonctionnent dans le cadre de la relation sociale du capital comme une relation antagoniste. Il n’y a pas de dialectique conciliante entre ces deux processus, tout comme il n’y a pas de synthèse et de symétrie. Le sujet central ou le plus avancé de l’accumulation capitaliste n’est pas nécessairement le sujet central et le plus avancé de la lutte, comme on le pensait dans la tradition sociale-communiste, et comme on le reprenait souvent implicitement dans les analyses du “post-fordisme”. Il n’y a pas de reproposition du rapport marxiste entre la classe en soi et la classe pour soi, médiatisé par une conscience de classe idéaliste qui doit simplement être révélée. Comme nous l’avons déjà dit à maintes reprises, la subjectivité – la base et les enjeux de la composition des classes – n’est pas la conscience. La subjectivité n’est pas révélée, elle est produite. Le capital la produit, et les luttes aussi.

La composition politique implique toujours un double processus : la recomposition pour nos propres fins autonomes et la décomposition des fins de l’ennemi. La recomposition n’est pas un résumé des choses telles qu’elles sont, mais leur transformation en un processus de rupture avec la situation actuelle vers la construction d’une nouvelle. En se recomposant dans la rupture, les différents éléments sont subvertis, leur essence est changée, leur fonction originelle est renversée.

Le capital aussi se décompose, se compose et se recompose continuellement, c’est-à-dire qu’il détruit et transforme continuellement, dans ce qu’il appelle l’innovation. Le capital a principalement répondu aux mouvements révolutionnaires des années 60 et 70 non pas par la répression, mais par l’innovation. L’innovation est une révolution inverse qui vise à un changement profond de ce qu’Alquati appelait les niveaux moyens et de base de la réalité3, capable de renforcer la reproduction des niveaux élevés, c’est-à-dire l’accumulation de la domination et du capital. Ce changement porte les marques du conflit avec son ennemi, le prolétariat, désormais privé de toute possibilité de rupture, subsumé et tourné vers des fins systémiques. Par exemple, le capital a répondu aux luttes contre le travail salarié et l’autonomie flexible des travailleurs et des prolétaires par une précarité accrue. À partir des années 1980 et 1990, au plus fort du développement néolibéral, il y a eu, d’une part, ceux qui appelaient au retour aux entraves d’un emploi permanent, oubliant que ces entraves étaient quelque chose que les travailleurs et les prolétaires avaient auparavant refusé et combattu, et que la nouvelle situation portait les marques de ce conflit ; et d’autre part, ceux qui prenaient l’innovation pour une révolution, fantasmant que la coopération sociale était devenue pleinement libre et autonome, ne laissant au capital qu’une coquille parasitaire. Ni l’un ni l’autre ne voyaient la continuité et la possibilité de l’antagonisme, et donc tous deux supposaient que la séparation entre les deux classes avait déjà eu lieu : pour le premier, cela signifiait l’impossibilité de la libération, pour le second, cette libération avait déjà eu lieu. Les deux sont des positions idéologiques, les deux sont impuissantes, oubliant le problème de la rupture révolutionnaire. Et ni l’une ni l’autre ne considèrent la question centrale de la composition des classes comme un processus continuellement traversé par le conflit.

DGL : A ce sujet, Romano Alquati – qui était très important au sein de l’opéraïsme, bien que sous-estimé en Italie et presque inconnu en dehors du pays – a parlé de “spontanéité organisée”. Que voulait-il dire ?

GR : La configuration de la composition et de la recomposition des classes que j’ai esquissée ici vient principalement d’Alquati. Pour faire court, il n’y a pas d’opéraïsme sans Alquati, bien qu’Alquati ne puisse pas être réduit à la seule expérience ouvrière. Il est souvent considéré comme “l’inventeur de la co-recherche”, une identité qu’il a refusée en disant que les militants avaient toujours fait de la co-recherche : il a fait de la co-recherche parce qu’il était militant. Selon lui, c’était comme si je disais que si je mettais des chaussures pour traverser une rue pleine de pierres, cela signifiait que j’avais inventé des chaussures. Il y avait évidemment là une exagération paradoxale, car la recherche fondamentale telle que nous la concevons aujourd’hui, ou que nous essayons de réinventer, est fondée avant tout sur la contribution d’Alquati et sur les collectifs qu’il a construits pour la mettre en pratique. Mais il est vrai que le fait de le définir simplement comme l’inventeur de la recherche fondamentale limite sa contribution aux années 60 et à ses importants écrits sur Fiat et Olivetti. Alquati, c’est plus que cela. Ses recherches au sein et contre “l’université de la classe moyenne” dans les années 60 étaient fondamentales, prévoyant l’émergence du travailleur social et du prolétariat intellectuel. Entre les années 1980 et 1990, il a développé un modèle complexe du fonctionnement du capitalisme qu’il a appelé le “modellone” (littéralement le “grand modèle”), visant le macro-objectif révolutionnaire de rupture et d’évasion de la civilisation capitaliste. Au cours de cette période, Alquati a fait preuve d’une extraordinaire clairvoyance sur des thèmes, des enjeux et des questions (de l’hyper-industrialisation à la centralité de la reproduction de la capacité humaine) qui se sont avérés décisifs aujourd’hui.

Sa définition de la “spontanéité organisée” émerge des recherches menées dans la chair et le sang des luttes ouvrières des années 1960. Les traditions du mouvement ouvrier comprenaient qu’il y avait une division entre le culte de la spontanéité et le fétiche de l’organisation, ou les voyaient fonctionner dans une dialectique suivant les étapes de développement : d’abord il y a la spontanéité, ensuite il y a l’organisation. Alquati a définitivement rompu avec cette dialectique et a proposé un oxymoron apparent : chez Fiat, il n’y avait pas d’organisation externe qui produisait le conflit, mais ce n’était pas non plus la simple spontanéité qui le créait. Une sorte d'”organisation invisible” avait été créée, à travers laquelle les travailleurs communiquaient, préparaient les luttes, planifiaient leurs attaques et bloquaient l’usine. C’est cette organisation invisible qui s’est posée comme l’avant-garde du processus de recomposition, tandis que les militants du parti étaient laissés pour compte, suivant de manière hésitante et faisant en fait souvent obstacle.

Au-delà de la spécificité de ces luttes, la question de la spontanéité organisée nous permet de situer correctement cette relation en termes politiques, de distinguer la spontanéité du spontanéisme – qui en fait est une idéologie – et l’organisation de la simple gestion. Les deux termes de la relation ne sont jamais séparés et opposés : la spontanéité doit nourrir l’organisation et l’organisation doit se faire dans la spontanéité. On pourrait dire que l’autonomie des travailleurs est une organisation qui réfléchit sur sa propre spontanéité, et la spontanéité qui réfléchit sur sa propre organisation. Et le parti (d’une manière radicalement différente de son utilisation et de sa signification actuelles) est le sujet qui recompose continuellement la relation entre spontanéité et organisation, entre négation et macro-extrémités – qui sont précisément les questions restées sans réponse dans l’expérience ouvrière et dans celle qui l’a suivie.

DGL : Dans vos écrits, vous faites souvent référence à la “méthode de la tendance” : qu’est-ce que c’est exactement ?

GR : Cette méthode est centrale et, peut-être plus que la plupart, souvent mal comprise. Certaines figures issues de l’opéraïsme ont interprété la tendance en termes de plus en plus mécanistes, comme si les lignes du développement capitaliste nous livraient directement des sujets capables de transformation sociale. Ainsi, au lieu d’être une rupture avec la composition technique, la composition politique est devenue son produit. Ce mécanisme, qui était une simple inversion idéologique, a été identifié comme une ontologie : les sujets produits par le développement capitaliste étaient considérés comme des sujets ontologiquement révolutionnaires. Et donc, pour que leur analyse fonctionne, ils devaient oublier les questions de composition de classe, de rapports de force, de processus de lutte par lesquels la subjectivité se forme et rompt avec le processus de subjectivation capitaliste.

Du point de vue révolutionnaire, la tendance ne signifie pas l’objectivité et la linéarité du chemin de l’histoire, et n’a rien à voir avec la prévision de l’avenir. Il est préférable de laisser les météorologues prédire la pluie, car en tant que militants, nous devons créer des tempêtes. Et évidemment, tendance ne veut pas dire irréversibilité du processus, ce qui est le dogme à la base des religions de l’innovation et de l’accélération. Au contraire, étant donné qu’il est fondé et façonné par des rapports de force, le processus peut être continuellement interrompu, dévié et renversé. La tendance signifie donc la capacité à saisir les possibilités d’un développement oppositionnel et radicalement diversifié dans la composition du présent. La tendance est comme une prophétie : elle signifie voir et affirmer d’une manière différente quelque chose qui existe déjà virtuellement.

En bref, la tendance signifie l’anticipation. C’est la capacité à saisir le terrain de la possibilité antagoniste dans les ambivalences et les ambiguïtés de la composition, de la subjectivité et du comportement existants. Tendance signifie un pari politique. Le pari ne consiste pas à lancer un dé, ni à faire une prévision scientifique, mais à choisir une voie. Il s’agit d’identifier une ligne qui n’existe pas mais qui pourrait exister. C’est un pari matérialiste, dans et contre les rapports de force existants. Sans pari politique, il n’y a pas de politique au sens révolutionnaire, mais seulement l’administration de ce qui existe, ou plutôt les techniques de la politique institutionnelle.

Au milieu des années 60, en écrivant sur les questions de l’éducation et de l’université, Alquati disait que la recherche fondamentale était nécessaire pour ne pas simplement suivre la queue du mouvement : “la recherche vise à prévoir et à anticiper, et non à rationaliser idéologiquement ce qui s’est déjà produit progressivement, ce qui se produit “spontanément” lorsque la masse “bouge”. Le problème est complexe : trouver une stratégie nécessaire pour guider, et une direction politique capable d’anticiper en fonction d’une stratégie. Il ne sert à rien de se présenter trop tard”. Le militant doit prendre le risque. L’important est d’agir dans et contre la matérialité de l’existant, et non – comme cela arrive souvent dans ce qu’on appelle le “post-opérisme” – dans son propre fantasme individuel et contre les possibilités collectives.

DGL : Aux deux noms les plus connus au niveau international – Mario Tronti et Toni Negri – on peut attribuer deux variétés d’opéraïsme que vous appelez “katéchontique” et “accélérationniste”. Cependant, à travers des figures comme Romano Alquati ou Sergio Bologna, il est possible d’identifier un troisième paradigme théorique et politique au sein de l’opéraïsme, que nous pourrions définir comme “compositionniste”. Pourquoi est-il important d’approfondir cette ligne de recherche ?

GR : C’est à travers ce paradigme (défini ici comme compositionniste, bien que vous puissiez facilement utiliser un autre terme) et son introduction de l’élément décisif de la subjectivité, que l’opéraisme a pu briser le système partiellement fermé de la logique marxienne, qui risque de rester prisonnier des explications sur la façon de produire et de reproduire la cage de fer. La subjectivité ne se forme pas de manière déterministe à partir d’un lieu matériel, ni séparément de celui-ci : comme nous l’avons déjà vu, la subjectivité est liée à la lutte, c’est-à-dire au capital potentiel qui doit le façonner et à la possibilité de comportements et de forces qui se forment contre le capital. Utiliser la recherche fondamentale et agir au sein de la composition de la classe pour la faire pencher dans une direction antagoniste signifie centrer continuellement l’initiative politique sur la relation entre le processus et le sujet. En termes simples : dans un processus où les rapports de force favorisent le capital, le sujet sera principalement façonné par celui-ci ; dans un processus où les rapports de force sont différents, un sujet différent sera formé. Dire que le sujet est façonné par le capital, comme c’est le cas actuellement, ne signifie pas du tout qu’il n’y a pas de possibilités de conflit et d’autonomie. Alquati a parlé d’un “résidu non résolu”, insoluble, c’est-à-dire pour le capital, qu’il a attribué à la capacité humaine active sur laquelle le capital doit continuellement se nourrir pour faire fonctionner son système. On pourrait même dire qu’il existe une asymétrie structurelle potentielle entre les deux classes : alors que le capital a besoin du prolétariat, le prolétariat n’a pas besoin du capital, et en fin de compte, il n’a pas non plus besoin de lui-même en tant que produit de cette relation sociale. C’est de cette contradiction insoluble pour le capital que découle la possibilité permanente d’antagonisme, qui prend des formes qui s’expriment différemment selon les époques et qui, à certaines périodes, restent implicites.

L’antagonisme ne peut pas être attendu de manière messianique, ni imaginé en partant de ce que nous voulons – comme les théoriciens de la multitude, qui, lorsque les prolétaires ne se sont pas comportés comme ils l’auraient souhaité, ont intellectuellement foncé de leur propre chef, décidant, pour paraphraser Brecht, que si la multitude n’est pas d’accord, alors il faut en nommer une nouvelle. Mais les militants doivent creuser (avec des concepts avant même d’utiliser leurs mains) dans les ambivalences et les ambiguïtés, dans la “saleté” des comportements réels : non pas pour les glorifier de manière populiste, mais pour y chercher une politique au niveau de leurs formes et de leur expression intrinsèques, pour trouver quelque chose de virtuel qui ne se soit pas encore transformé en acte collectif. Par exemple, avant de devenir une forme explicite et collective d’opposition et de négation, le refus du travail s’est incarné dans des refus fragmentés au niveau individuel. Il n’y a pas de cheminement nécessaire à travers les étapes de développement d’une politique intrinsèque à une politique explicite. Le chemin doit plutôt être construit à travers des processus d’organisation, de recherche fondamentale, la puissance du pari militant. Nous pourrions dire que la recherche d’une politique intrinsèque est la recherche d’un espace entre la potentialité abstraite de l’antagonisme et son expression manifeste ; c’est l’espace dans lequel les comportements peuvent prendre des directions différentes, voire opposées ; c’est l’espace dans lequel le processus peut être concrètement dévié, dirigé, interrompu et renversé. C’est l’espace de l’intervention militante.

Le problème est donc que le paradigme “accélérationniste” et le paradigme “katechontique” (le katechon est, dans la théologie paulinienne, la force qui retient le mal) finissent par assumer la temporalité du développement capitaliste et en déduire à la fois la composition des classes et ses possibilités révolutionnaires. Dans le premier paradigme, nous devons simplement accélérer le développement de la nouvelle composition technique pour la transformer en composition politique, dans le second, nous devons conserver la force de l’ancienne composition politique pour combattre la composition technique. Tous deux risquent d’envisager le développement à un niveau d’abstraction qui perd le contact avec la gamme moyenne, le niveau auquel il existe une possibilité concrète de rupture et de renversement. Mais la méthode de la tendance qui nous intéresse ne consiste pas à identifier un développement “objectif”, mais à poser le problème de l’interruption et de la déviation, c’est-à-dire de l’accumulation de la force pour construire des processus de recomposition. Cette force s’accumule autant dans l’accélération que dans la retenue, et sa force dans l’une ou l’autre dépend de la période et surtout des luttes qui déterminent la résistance et qui nous propulsent en avant. C’est donc du point de vue de la composition de la classe, de son autonomie potentielle et de sa possibilité de transformation révolutionnaire, que nous devons évaluer les possibilités d’accélération ou de retenue.

Mais dans l’accélérationnisme de Negri, la tendance devient la téléologie. Le processus d’organisation, de conflit et de rupture qui a lieu dans les relations entre la composition technique, la composition politique et la recomposition laisse la place à un immédiateté – une traduction immédiate de la composition technique en composition politique. Il finit par ignorer le processus et par identifier immédiatement le sujet comme étant ontologiquement libre et autonome. Il ne réalise pas que le sujet n’est pas en fait libre et autonome, mais qu’il est profondément marqué par la subjectivation capitaliste. Ce n’est qu’en saisissant les ambivalences et en les pliant dans une direction antagoniste que nous pouvons nous opposer à nous-mêmes en tant que sujets capitalistes. Ce n’est qu’à travers le processus de lutte que le sujet peut gagner sa liberté et son autonomie. Negri a le vice intellectuel de ne pas mesurer ses catégories en fonction du militantisme dans et contre la réalité, mais de mesurer la réalité en fonction de ses catégories. L’autonomie de la philosophie politique suit l’autonomie du politique. Des victoires inexistantes sont proclamées, cachant ce qui est en réalité une résignation à la défaite. Il est tristement paradoxal que quelqu’un qui avait parlé de l’hégémonie de “l’intellect général”, termine son voyage dans la solitude vaniteuse de l’intellect individuel.

DGL : L’Operaisme a souvent été accusé d’être développementaliste…

GR : D’une certaine manière, c’est justifié, principalement dans son évolution comme “post-operaisme”, dans laquelle la tendance est devenue la téléologie. Cependant, la rhétorique contre le développement qui s’est tellement répandue ces dernières décennies est tout aussi problématique, ou peut-être même plus, parce qu’elle finit souvent par assumer des traits moraux et de classe, par lesquels j’entends des traits de l’autre classe. Il est assez facile de soutenir la décroissance en sirotant un cognac dans votre confortable bureau de la Sorbonne… Toutes les positions contre le développement ne sont pas réductibles à la décroissance, mais même les meilleures d’entre elles, celles qui s’intéressent le plus aux luttes, risquent de refléter leur objet polémique. En fait, tant dans le développementalisme que dans l’anti-développement, le vrai point est perdu et les deux deviennent plutôt idéologiques : l’un imagine le sujet révolutionnaire dans tout ce qui est produit par le développement du capital, l’autre l’imagine dans tout ce qui précède le capital ou qui est illusoirement considéré comme étant “en dehors” de ce développement. Une option est tellement intérieure qu’elle oublie d’être contre, et finit donc par être aspirée dans les mâchoires d’un réformisme impossible, l’autre invoque une puissante attaque de l’extérieur, se fiant à un spontanéisme irréaliste. Le matérialisme sans volonté révolutionnaire glisse dans le déterminisme ; la volonté révolutionnaire privée de matérialisme glisse dans l’idéalisme. Que cela nous plaise ou non, nous sommes à l’intérieur du développement et de ses contradictions chaotiques, et nous devons donc l’analyser d’une manière tout aussi ambivalente et conflictuelle. Nous devons comprendre à quel point la contre-subjectivité et la possibilité antagoniste sont créées et détruites au sein du développement, à quel point elles sont créées et détruites dans la résistance ou dans l’acte de faire avancer le processus. La contre-utilisation du processus signifie non seulement utiliser les outils produits par le développement à d’autres fins, mais le faire en les détournant, en les transformant et en créant de nouveaux outils. Voir comme étant à l’intérieur n’est pas une question de désirs individuels ou d’expérience existentielle, mais c’est simplement la matérialité dure de la relation sociale que nous combattons, la question est de savoir comment être contre.

Ainsi, la dialectique entre développementalisme et anti-développementalisme, accélération et décroissance, modernité et anti-modernité, se situe dans le point de vue du capital. Le capital se compose par l’accélération et la décroissance ; il détruit la composition de son propre antagoniste et recompose les fragments qui sont produits en fonction de ses besoins de développement. Le problème pour le militant est donc de savoir comment penser le développement du point de vue de notre côté réel ou potentiel, de retenir les éléments qui empêchent l’accélération destructrice de l’innovation capitaliste qui nous appauvrit, et d’accélérer les éléments qui produisent une rupture chez l’ennemi, enrichissant la subjectivité et l’autonomie de notre côté.

Pour comprendre la tâche du militant, nous pouvons utiliser la métaphore de la peste de Churchill en référence à Lénine. Nous devons retenir la force qui répand la peste dans notre propre corps et accélérer les bactéries produites par la lutte des classes dans le corps de notre ennemi. Il existe une relation entre les deux mouvements, mais elle n’est jamais symétrique, linéaire dans le temps ou téléologique. Le conflit doit donc fonctionner comme une peste chez l’ennemi et comme un vaccin pour nous, une inoculation contrôlée de poison pour renforcer notre organisme. Mais c’est souvent le contraire qui se produit : le conflit devient un fléau de notre côté, la source de divisions inutiles, et un vaccin pour l’ennemi, donc pour l’innovation capitaliste.

DGL : Nous en arrivons donc à la figure du militant, dont vous parlez dans votre livre Elogio della Militanza (Éloge du militantisme). Qui est le militant ? Quel est son rôle et pourquoi est-il important ?

GR : On peut trouver plusieurs réponses à cette question dans ce que nous avons déjà dit, parce que le militantisme n’est pas un élément particulier : c’est notre point de vue, c’est notre forme de vie, c’est ce que nous sommes, ce que nous disons, ce que nous pensons. Les militants sont par définition ceux qui mettent toute leur vie en jeu. Cette vérité prend différentes formes en fonction de la période historique, de la composition des classes et des processus d’organisation. Lorsqu’au tournant du millénaire, les militants ont suivi la mode anglo-saxonne et américaine de se dire militants, cette concession n’était pas seulement linguistique, elle était aussi structurelle. Ils ont perdu leur incommensurabilité avec des figures telles que celle du volontaire, qui représentait l’intérêt général et donc la reproduction de l’existant. Le militant est un sujet divisé, ils produisent continuellement le “nous” et le “eux”, ils prennent position et imposent la prise de parti. Ils se séparent afin de recomposer leur propre camp. Ils sont avant tout une figure de la négation, car ils refusent l’existant et se battent pour le détruire. À partir de la négation, ils produisent des fins collectives et de nouvelles formes de vie.

Trop souvent, surtout dans des phases difficiles comme celle-ci, nous entendons des camarades se plaindre de l’absence de luttes ou se satisfaire de luttes qui se déroulent ailleurs. Cette dépression et cette euphorie imitent celles des marchés financiers, des bulles d’enthousiasme et de voyeurisme apparaissent et disparaissent à la vitesse d’un tweet. Mais les phases historiques ne sont ni bonnes ni mauvaises : ce sont des espaces dans et contre lesquels nous devons nous situer sur le plan organisationnel. Elles ne peuvent pas être jugées sur la base de nos désirs, mais doivent être combattues sur la base de ce que nous devons faire. Nous ne devons pas tomber dans la chronique bipolaire des luttes et de leur absence, oscillant entre l’euphorie du fan de football et la dépression du spectateur, entre un sentiment de défaite non motivé et des proclamations de victoire injustifiées. Nous devons nous libérer de cette façon de penser si nous voulons être à la hauteur des défis du présent. La phase la plus importante pour le militant révolutionnaire est précisément celle où il n’y a pas de luttes. Lorsque des luttes ont déjà lieu, il est trop tard. Nous devons anticiper pour organiser et diriger, et non pas observer pour raconter et décrire. Et il faut aussi ajouter que souvent, quand il y a des luttes – nous parlons du contexte italien – les militants présumés ne savent pas quoi en faire parce qu’ils ne s’inscrivent pas dans leurs schémas, et finissent même par bloquer leur développement. Ne nous déprimons pas en regardant un horizon plat, ni ne nous laissons séduire par les vagues d’une mer houleuse : essayons plutôt de rassembler les tourbillons invisibles qui se déplacent sous le calme apparent. C’est la tâche d’aujourd’hui, notre “que faire”.

DGL : Nous en arrivons maintenant aux catégories forgées par le “post-opérisme” qui, comme vous l’avez montré, risquent de conduire à la fausse immédiateté de la traduction d’une composition technique en composition politique…

GR : Nous devons nous libérer une fois pour toutes de l’idéologie du post, qui, à partir des années 1980 et 1990, nous a maintenus dans l’étau d’un faux choix entre ceux qui disent que rien ne sera plus jamais le même et ceux qui disent que tout restera le même. Les deux se trompent. En utilisant les outils conceptuels du modèle d’Alquati, nous pouvons dire que sur les niveaux élevés de la réalité (ceux de l’accumulation de la domination et du capital), rien n’a changé, sur les niveaux intermédiaires de la réalité, il y a eu des changements significatifs, sur les niveaux de base de la réalité, les choses changent très rapidement. Des recherches sont nécessaires pour comprendre la permanence et le changement, où les choses changent et pourquoi, quels espaces de possibilités antagonistes sont ouverts. Au lieu de cela, l’idéologie de l’après-guerre prétendait qu’il y avait un monde nouveau et continuellement renouvelable ; c’est le monde représenté par la rhétorique de l’innovation, qui est en fait la rhétorique du capitalisme contemporain, une rhétorique qui organise également la matérialité concrète de la contre-révolution capitaliste.

Certains de ceux qui ont assumé l’idéologie du “post”, prétendant reprendre l’héritage de l’opéraïsme, ont imaginé la classe comme le résultat objectif des transformations réelles ou supposées du capital (bien que le terme de classe ait été interdit pendant une certaine période dans une sorte de décret imposé par l’appareil de l’innovation). La question de la composition de la classe, et les processus politiques de contre-subjectivation et de transformation ont été réprimés, et avec eux la rupture avec le capital et dans la composition de la classe. On ne parlait plus d’une classe contre elle-même mais d’une classe qui devient magiquement autonome et ne peut être reconnue que dans son autonomie. Il ne s’agissait plus de rompre avec le capital, mais seulement de s’en exiler (et même ceux qui se considéraient comme fortement critiques et opposés à Negri, finissaient parfois par arriver à des conclusions similaires). Bien qu’issues du refus du travail, certaines parties de ce qu’on appelle le “post-opérisme” ont paradoxalement fini par donner vie à une sorte de “laborisme” immatériel et cognitif, dans lequel on a oublié de notre côté la différence fondamentale entre les compétences et les connaissances capitalistes, entre la valorisation et l’auto-valorisation, entre la richesse de l’accumulation et la richesse des luttes. Le problème vient de l’idée qu’il existe une coopération déjà libre dont le capital n’est qu’un agent parasite, et que le travail est devenu “commun” (ce que nous ne pourrions accepter que si ce “commun” est compris comme l’exploitation et le travail abstrait commandé par le capital).

Le terme “post-operaisme” a été inventé dans les universités anglo-saxonnes et nord-américaines dans le but de capturer le pouvoir de l’opéraïsme, de le dépolitiser et de l’abstraire des conflits et de la composition des classes, de le rendre bon pour le monde universitaire et l’économie politique de la connaissance, et non plus bon pour les luttes. Ceci est alors devenu la “théorie italienne” qui se différencie de la “pensée italienne”. Celle-ci deviendra à son tour “théorie italienne critique”, puis “pensée italienne critique” et ainsi de suite jusqu’à la mauvaise infinité d’une théorie qui est découplée de la composition des classes et des luttes de classe, passant des conférences et des bureaux universitaires pour devenir solidement ancrée dans la valorisation et la reproduction du capital.

Les années 1980 et 1990 ont vu une augmentation des théories et des analyses recueillies par la suite sous cette définition académique du “post-opérisme”. Ces analyses ont tenté de renverser les images annihilantes – et complémentaires – de la fin de l’histoire et de la pensée unique. L’objectif polémique était, et reste, correct, mais son développement pratique a souvent fait défaut. Certains de ces efforts conceptuels ont été problématiques dès le début, pour des raisons que j’ai brièvement évoquées auparavant – surtout l’idée que la composition politique découle automatiquement de la composition technique ; d’autres ont été extrêmement productifs et peuvent continuer à l’être tant qu’ils sont repensés dans le cadre des changements qui ont eu lieu pendant la crise, et tant que le “post-opérisme” n’est plus considéré comme un modèle complexe. Mais si nous ne recommençons pas depuis le début, en trouvant de nouveaux instruments politiques, nous risquons de revenir en arrière, d’ossifier les catégories, de les transformer en dogmes, de faire de l’opéraïsme ce qu’il n’a jamais été : une école et non un mouvement de pensée. Voir l’opéraïsme comme une école de pensée ouvrirait tout son système théorique et révolutionnaire à l’attaque. Aussi peu pertinentes que soient les critiques académiques, cela déplacerait le débat vers la défense des concepts plutôt que de les rendre utiles aux luttes. Elle risquerait de tout entraîner dans la marginalité politique. Lors d’un récent séminaire politique, un camarade a fait remarquer à juste titre que les jeunes ne quittent pas la maison lorsque leurs parents les chassent, mais lorsqu’ils n’en peuvent plus. La maison du “post-operaismo” n’est plus productive pour nos tâches révolutionnaires et nous essaierons donc de compléter ce mouvement original que l’opéraïsme a effectué par rapport à Marx : le retour machiavélique aux principes, c’est-à-dire à Marx, contre le marxisme. Il s’agit maintenant de revenir à l’opéraïsme contre son “poste”, ou tout au moins d’une manière radicalement critique de ce qui ne fonctionne plus, ou de ce qui n’a jamais fonctionné. Si nous faisons cela, alors nous conservons ce qui nous est utile, et nous repensons les racines du reste.

DGL : Par exemple, étant donné les processus de stratification et d’industrialisation du travail, le capitalisme cognitif est-il encore une catégorie utile ?

GR : Il est préférable de parler de la “cognitivisation du travail” afin, d’une part, de se différencier clairement de la catégorie obscure du travail immatériel et, d’autre part, d’insister sur le processus de réorganisation et de hiérarchisation globales des formes de production et d’exploitation dans une période où la connaissance devient de plus en plus centrale dans l’accumulation du capital, évitant ainsi de glisser dans l’identification entre travail cognitif et sujets définis au sens sectoriel, ou plutôt dans une opposition entre travailleurs manuels et travailleurs intellectuels, et imaginant le point supposé le plus avancé de la composition technique (le travailleur de la connaissance) comme le point de lutte le plus avancé. Ainsi, toute idée de linéarité progressive doit être combattue : la cognitivisation du travail signifie également la cognitivisation de l’exploitation et de la mesure, et la cognitivisation des hiérarchies et des tâches.

Nous devons souligner que la crise économique mondiale a accéléré les processus de stratification et de différenciation qui se déroulaient déjà sous des formes contradictoires et avec des niveaux d’intensité différents dans différents secteurs et dans différentes parties du monde. Reprenant la ligne d’Alquati, Salvatore Cominu parle de l’industrialisation du travail cognitif : les compétences, les fonctions et la professionnalité, auparavant considérées comme inséparables de la personne et de la coopération sociale dans laquelle elles se déroulaient, sont maintenant soumises à des processus de subsomption réelle dans le cadre de la production de biens et de connaissances, de services et de temps de consommation et de reproduction, etc. Comme cela s’est toujours produit dans le système industriel, il s’agit à la fois d’une expropriation des connaissances et d’un renforcement de leur forme combinée. Mais c’est un renforcement de l’accumulation du capital, qui augmente la coopération sociale tout en se nourrissant de la capacité humaine, en l’incorporant dans le système automatique marxiste des machines. Avec la cognitivisation du travail, l’homo faber est devenu sapiens et l’homo sapiens est devenu faber. Au moins en partie, la cognitivisation et la banalisation vont de pair.

À partir des recherches d’Alquati sur l’université dans les années 1970, le sapere vivo a été utilisé pour définir la nouvelle qualité du travail vivant d’une manière historiquement déterminée, ou plutôt l’incorporation tendancielle de la connaissance sociale au sein du travail vivant. Il ne s’agit pas simplement de mettre en évidence le rôle central assumé par la connaissance et la science dans les formes contemporaines de production et d’accumulation, mais de s’intéresser à leur socialisation et à leur incarnation dans le travail vivant. Dans les années 1970, cette socialisation s’est faite par des luttes, par le refus du travail, par la réappropriation, par l’autonomie des travailleurs : c’était le “travailleur social” (operaio social) comme figure politique plutôt que technique. Aujourd’hui, plus de quarante ans plus tard, les rapports de force sont inversés : la socialisation se fait d’abord de manière forcée, à partir des besoins du capital. La connaissance n’est ni bonne ni neutre en soi, comme le pensent beaucoup de gens de gauche : elle est le fruit d’un rapport de production, donc d’un rapport de conflit et de force. C’est une marchandise comme les autres, avec ses particularités propres qui peuvent être saisies, inversées et contre-déployées. Dans le passage du “travailleur social” au travailleur cognitif, le sujet a été incarné techniquement et désincarné politiquement. Le “travailleur social” s’est transformé en un acteur de l’innovation et de la précarité. Il continue à être social, il cesse d’être un travailleur.

C’est à partir de là qu’il faut recommencer, dans et contre le présent. Notre hypothèse, peut-être trop forcée et simpliste, est que dans la crise actuelle, la recomposition de la classe moyenne déstructurée et du prolétariat hiérarchisé dans le processus de “cognitivisation” et de reproduction de la capacité humaine active pourrait être l’équivalent fonctionnel de l’alliance entre ouvriers et paysans dans la crise de la première guerre mondiale. Nous disons “cela pourrait être” évidemment parce que cela dépend de nous, d’un nous potentiel, d’un nous qui n’est pas limité à ce que nous sommes actuellement. Si nous n’avons pas la capacité de nous recomposer, la classe moyenne et le prolétariat seront susceptibles d’alternatives réactionnaires, ou du moins ils se reproduiront comme des fragments créés par le gouvernement de la crise. Aujourd’hui plus que jamais, nous devons nous déplacer dans l’ambiguïté du processus avec un point de vue unilatéral, avec une extrême flexibilité tactique et une rigidité stratégique sévère : mieux vaut le désordre du réel que la pureté de l’idéologie, mieux vaut contester les territoires sociaux de la droite matérialiste conflictuelle que de se mettre à prêcher avec la gauche idéaliste au faible cœur, mieux vaut les problèmes de la recherche militante de base que la sécurité inutile des selfies activistes. Pour reprendre les mots du poète, “là où est le danger, croît aussi le pouvoir salvateur”.

DGL : Plus de cent ans se sont écoulés depuis la révolution russe, de quelle manière l’opéraïsme des années 70 a-t-il utilisé Lénine et comment la réflexion sur l’expérience léniniste peut-elle encore être utile aujourd’hui ?

GR : Lorsqu’un Churchill terrifié a décrit Lénine comme un bacille de la peste transporté dans un camion allemand scellé, il nous a involontairement fourni une définition extraordinaire de ce qu’est un militant révolutionnaire : une bactérie porteuse de la peste. Et Lénine s’est engagé à organiser cette bactérie. Marx nous a montré les mécanismes de la machine capitaliste, la question – qui reviendrait dans l’opéraïsme, et que nous devons garder à l’esprit dans notre pratique militante – est de savoir comment ne pas rester prisonnier de ce mécanisme, comment briser le cercle fermé. Où le frapper, comment répandre le fléau, de quelle manière et à quels endroits nous pouvons détruire l’ennemi, en partant non pas des lois du mouvement des capitaux, mais des lois du mouvement de la classe ouvrière à l’intérieur et contre la société capitaliste. C’est là que nous voyons à la fois la continuité de Lénine avec Marx et son renversement.

L’historiciste et objectiviste Lénine fidèle aux étapes de développement qui nous ont été transmises par le léninisme est une déformation complète et doit être abandonné. Tout au long de sa vie, Lénine a continuellement essayé de forcer, d’interrompre et de renverser le développement du capital, ou plutôt d’imposer une volonté révolutionnaire dans et contre l’histoire. Dans ses débats avec les populistes russes, Lénine n’a pas dit que le développement du capitalisme en Russie était nécessaire et souhaitable, il a simplement dit que c’était un fait. La bataille menée par le révolutionnaire Nardoniki a été perdue, la guerre reste à faire. Il faut donc chercher de nouvelles formes d’expression de la subjectivité révolutionnaire et construire des formes d’organisation adéquates. C’est le pari de Lénine : le prolétariat industriel, bien que considéré comme étant dans un “coin” par les populistes de son temps (qui avaient trahi l’héritage du populisme révolutionnaire), était, en tendance, en première ligne, “l’avant-garde de toute la masse des travailleurs et des exploités”.4 Cette tendance est-elle destinée à se réaliser grâce aux lois inévitables de la circulation du capital ? Bien sûr que non : seule la lutte décide du destin. Tout le reste demeure prisonnier de la gestion des fausses certitudes du présent. Il faut choisir, il faut faire un pari, il faut oser : “Quiconque veut dépeindre un phénomène vivant dans son évolution est inévitablement et nécessairement confronté au dilemme de savoir s’il faut aller de l’avant ou rester à la traîne”.5 Il n’y a pas de voie médiane, a-t-il soutenu. Ce fut le cas en 1905 et de nouveau en février 1917 ; seuls les “tail-istes” pouvaient penser qu’il s’agissait de révolutions bourgeoises et que les prolétaires devaient attendre leur tour, attendre le développement historique plutôt que de lutter pour leur remettre le socialisme puis le communisme. C’est absurde ! Nous devons être à l’intérieur du mouvement révolutionnaire, briser sa linéarité, l’orienter vers d’autres fins. Nous devons sauter les étapes du développement, renverser le potentiel du possible contre la misère de l’objectif. C’est la seule façon d’avoir une révolution contre le Capital, de briser le cercle vicieux de Marx.

La leçon la plus importante que Lénine nous a apprise est que les révolutionnaires doivent être préparés à chaque occasion, sans penser qu’ils tomberont du ciel et transcenderont la matérialité des dynamiques historiques, la continuité organisationnelle et la construction patiente des rapports de force. Nous devons créer méthodiquement les conditions de possibilité pour saisir l’occasion, pour saisir l’éclair à mains nues. Il s’agit de repenser la relation entre le processus et l’événement, ou plutôt la durée et le saut, d’une manière totalement différente : car la simple continuité du processus sans la discontinuité de l’événement conduit à l’objectivisme, tandis que la pure discontinuité de l’événement sans la continuité du processus conduit à l’idéalisme. C’est ainsi que le leader bolchevique a pris la volonté héritée des populistes révolutionnaires et l’a mise sur les pattes du matérialisme historique, en extrayant le matérialisme historique de Marx de la cage de fer de l’objectivisme.

Si nous devons oublier le Lénine des léninistes, nous devons également oublier le Lénine des anti-léninistes, ce qui revient finalement au même. Car tous deux le réduisent à ce qu’il n’a jamais été, un fonctionnaire gris de l’organisation. Ils oublient que dans son organisation, Lénine a presque toujours été une minorité, parce que finalement un révolutionnaire adopte toujours une ligne minoritaire : une minorité qui n’est pas minoritaire, qui n’est pas l’idéologie et la représentation d’une identité marginale, mais qui a au contraire une vocation hégémonique. Il imagine de demander au comité central du parti s’il faut rêver, ce à quoi il répond : “Oui, parce que quand il y a un fossé entre les rêves et la réalité, quand on agit matériellement et qu’on travaille consciencieusement pour réaliser ces rêves, quand “il y a un lien entre les rêves et la vie, alors tout va bien”. De ce type de rêve, il y a malheureusement trop peu dans notre mouvement”.6 Tout comme à l’époque, aujourd’hui, nous devons redécouvrir notre capacité à rêver et à donner une forme organisée à ce rêve. Avec tout le respect que je dois aux évolutionnistes léninistes et à ceux qui se disent anti-léninistes, c’est la principale leçon de “Que faire” de Lénine. Et c’est ce Lénine qui – dans une sorte d’Alquatianisme ante litteram – critique continuellement le culte de la spontanéité autant que le fétiche de l’organisation. La spontanéité n’est pas toujours bonne et n’est pas toujours mauvaise, il y a des moments où elle est avancée et des moments où elle est en retard. Dans les périodes de lutte ou d’insurrection, c’est souvent la spontanéité qui impose un terrain offensif alors que l’organisation prend du retard et doit être repensée à ce niveau, sur ce terrain. Dans d’autres périodes, la spontanéité disparaît ou est façonnée par l’ordre du discours de l’ennemi. Alors, l’organisation doit rouvrir les voies de son développement antagoniste.

C’est plus ou moins le Lénine qui, de différentes manières, a émergé les meilleurs morceaux de l’opéraïsme (je recommande, par exemple, Factory of Strategy : 33 Lessons on Lenin de Toni Negri). La limite est que leur importante tentative d’amener la méthode de Lénine au-delà de Lénine n’est pas accompagnée d’un plan adéquat de réinvention organisationnelle. Elle a souvent fini par répéter quelque chose qui ne pouvait pas être répété, à savoir les solutions spécifiques données par Lénine. Et face à leur inévitable échec, il y a eu une répression des problèmes toujours pertinents que Lénine avait posés concernant la relation mutable entre la composition des classes et les formes d’organisation révolutionnaire.

DGL : Une dernière question : de quelle manière devons-nous étudier le passé pour modifier le présent, ou, en d’autres termes, produire une théorie dans le but d’organiser les luttes ?

GR : Dans le prolongement de ce que nous disions, précisons une chose : le passé ne nous dit jamais ce qu’il faut faire dans le présent. Il nous montre des erreurs à ne pas répéter, des limites à dépasser, des richesses à réinventer. Il nous envoie des questions, pas des réponses. Et il nous dit ce pour quoi nous devons nous venger. Mais comment y parvenir ? Cette question est posée par toutes les générations de militants. Si nous voulons assumer un héritage politique, nous ne devons pas le transformer et le célébrer comme un témoignage vide, nous devons l’enflammer, le transformer en une arme contre le présent. Sinon, c’est inutile. Opéraïsme, Marx et Lénine, sont pour nous un style politique partisan et une méthode politique. Ce ne sont pas ceux représentés dans la philologie académique, ou par le catéchisme “post-travailliste” marxiste et léniniste – on peut les abandonner sans verser une larme. Le problème des militants est de s’approprier la tradition sans cultes révérencieux et sans l’hypostasier : repenser sa richesse, critiquer ses limites, se débarrasser de ce qui n’est plus utile. C’est ce que Lénine a fait avec Marx (et aussi les populistes révolutionnaires), et c’est ce que les opéraïstes ont fait avec Marx et Lénine. Et en même temps, nous devons reprendre ce qui est utile dans la pensée de nos ennemis : comme Tronti l’a dit, mieux vaut un grand réactionnaire qu’un petit révolutionnaire.

C’est pourquoi c’est un problème qu’au niveau international l’operaïsme a été réduit à ce qu’on appelle le “post-operaisme”, et en grande partie au Negri d’Empire. Nous ne nous intéressons pas aux questions de propriété intellectuelle ou de marque – nous laissons les litiges sur les droits d’auteur aux membres de la famille du défunt. Ce qui est intéressant pour nous, c’est l’utilité politique. Et c’est précisément cette réduction de l’opéraïsme qui prive de nombreux militants de la possibilité d’explorer l’Atlantide submergée de personnages comme Alquati et donc de trouver des armes qui sont aujourd’hui tout à fait indispensables.

La méthode révolutionnaire de l’opéraïsme nous a appris que nous devons étudier ce que nous voulons détruire : le capitalisme, et le capital qui est en nous. Ceux qui tombent amoureux de l’objet de leur analyse, afin qu’ils puissent reproduire les rôles qu’ils ont acquis au sein de sa société, abandonner le militantisme et passer dans le camp ennemi. Cela ne vaut même pas la peine d’appeler cela une trahison, c’est simplement leur incapacité à briser la séparation de leur propre condition. Ceux qui choisissent la voie individuelle mourront seuls. Ce qui distingue le militant, c’est la haine de ce qu’il étudie. Le militant a besoin de la haine pour produire des connaissances. Beaucoup de haine, en étudiant le noyau de ce qu’il déteste le plus. La créativité du militant est avant tout la science de la destruction. Donc la pratique politique est soit enceinte de la théorie, soit elle n’est pas la pratique politique. Nous devons étudier pour agir, nous devons agir pour étudier. Et de faire les deux choses ensemble. Aujourd’hui plus que jamais, c’est notre tâche politique.

Et nous devons apprendre à créer des méthodes politiques : c’est ici que la contre-subjectivité se produit de manière réelle plutôt qu’éphémère, en adoptant un mode de pensée et de raisonnement non standardisé (combien de conformisme il y a dans les cadres théoriques et pratiques du soi-disant “mouvement” !), capable donc de construire de manière autonome des réponses adaptées aux différentes situations, capable de modifier avec souplesse les hypothèses et les comportements à partir de la rigidité des fins collectives. La tâche de l’éducation autonome est de créer une méthode commune de raisonnement, ainsi qu’une transformation et une remise en question des procédures spécifiques à travers lesquelles cette méthode s’exprime. Celle-ci ne peut pas être confiée simplement à des individus, mais doit être organisée collectivement.

Éduquer pour quoi ? Pour redécouvrir le pouvoir du pari. Un pari matérialiste, un pari révolutionnaire. Un pari sur la possibilité de transformer la crise capitaliste en une crise révolutionnaire, et même avant cela, de transformer la crise de la subjectivité politique en un bond en avant nécessaire et urgent. Saper ce qui était là avant serait grotesque. Nous devons au contraire l’étudier, l’orienter vers nos problèmes actuels. L’autonomie est la disposition permanente à subvertir ce que nous sommes, dans le but de détruire et de renverser l’existant. C’est la construction d’une perspective collective de force et de possibilité à partir de la libération et de la transformation radicales des éléments qui composent le présent. C’est pourquoi l’autonomie vit dans la méthode révolutionnaire, et non dans les slogans du marchandising radical. Nous devons oser faire un pari, oser agir, oser faire une révolution. N’est-ce pas, après tout, ce pour quoi nous vivons ?

– Traduit par Sarah Jones

Références

1.                     ↑ Mario Tronti, Travailleurs et capitaux, trad. David Broder (Londres : Verso, 2019), 233.

2.                     ↑ Tronti, Workers and Capital, 57.

3.                     ↑ Le concept de “niveaux de réalité” est une référence au modèle d’Alquati, sa synthèse du système capitaliste. Ce système est organisé hiérarchiquement selon différents niveaux de réalité : aux niveaux élevés, nous avons l’accumulation de la domination et du capital, les macro-extrémités du système, et aux niveaux de base, nous avons le fonctionnement quotidien du système dans ses expressions immédiates et concrètes. Tout cela s’articule au niveau moyen, où nous avons l’activité, transformée en travail. Ce modèle n’est pas un simple résumé de l’existant, et il n’est pas non plus structuraliste : c’est plutôt la tentative d’Alquati de synthétiser les processus par lesquels fonctionne l’ensemble du système capitaliste, pour pouvoir identifier ses différentes dynamiques, ses ambivalences et ses contradictions, donc les possibilités de conflit et de contre-subjectivité, de rupture et d’évasion. Parler de niveaux du point de vue des formes d’organisation antagonistes ne signifie pas imaginer un simple renversement de la dialectique du modèle capitaliste, ni proposer une symétrie entre composition technique et composition politique. Il s’agit plutôt de tenter de remettre en cause la hiérarchie capitaliste sans ignorer son potentiel de stratification et de production de subjectivité, c’est-à-dire sans se limiter à un témoignage stérile d’une idéologie horizontaliste. Dans un système de relations sociales verticalement hiérarchisées, l’horizontalité est toujours l’enjeu du conflit, jamais son point de départ. La fourchette moyenne – située entre les niveaux d’abstraction supérieurs et les niveaux de réalité inférieurs – est le lieu où il est possible de consolider les processus de contre-subjectivité, en s’assurant que les luttes à la base affectent les niveaux supérieurs. C’est pour cette raison que c’est le lieu où le militant révolutionnaire politique est stratégiquement enraciné.

4.                     ↑ V. I. Lénine, Le développement du capitalisme en Russie, dans Œuvres complètes, vol. 3 (Moscou : Progress Publishers, 1977), 585.

5.                     ↑ Lénine, Le développement du capitalisme en Russie, 325.

6.                     ↑ Lénine, “Que faut-il faire”, in Collected Works, vol. 5 (Moscou : Progress Publishers, 1961), 509-10.

Gigi Roggero est un militant du collectif Hobo, fait partie du comité éditorial de Commonware et est un chercheur autonome. Parmi ses divers livres et essais, il est l’auteur de The Production of Living Knowledge (Temple University Press, 2011), Futuro anteriore and Gli operaisti (DeriveApprodi, 2002 et 2005), Elogio della militanza et Il treno contro la Storia (DeriveApprodi, 2016 et 2017). Cette interview constitue l’annexe de son dernier livre, L’operaismo politico italiano : Genealogia, storia, metodo (DeriveApprodi, 2019).

Davide Gallo Lassere est chercheur au Sophiapol de l’Université Paris Ouest, a écrit des articles dans des revues scientifiques internationales et collabore régulièrement avec plusieurs blogs italiens et français sur la théorie sociale et politique. Il fait partie de la Plateforme d’Enquêtes Militantes.

*Version original: https://www.viewpointmag.com/2020/04/30/a-science-of-destruction-an-interview-with-gigi-roggero-on-the-actuality-of-operaismo/