[Ce texte s’adresse aux militant-e-s féministes, dans le but de nourrir les réflexions sur nos stratégies et théories et également replacer le mouvement féministe dans un contexte socio-historique]

Dans cet article je vais exposer quelques enseignements que nous pouvons tirer du livre de Koechlin La Révolution Féministe. Tout ne pourra être résumé et je ne peux que vivement conseiller la lecture de cet ouvrage. Je vais ainsi passer le chapitre qui expose les précédentes vagues du féminisme1. Bien qu’il s’agisse d’un héritage dont nous devons être conscientes pour mener nos luttes aujourd’hui, il me semble plus pertinent d’aborder les chapitres traitant de la quatrième vague – que nous vivons en ce moment – tant d’un point de vue théorique que stratégique.

L’enseignement majeur de La Révolution Féministe réside, selon moi, dans l’articulation de ces deux questions – celles de la stratégie et de la théorie – dans le but d’accompagner la quatrième vague. Les vagues précédentes n’ont que peu assumé cette question de la stratégie, pourtant primordiale si l’on veut constituer un mouvement à visée révolutionnaire. “La théorie est inutile si elle ne sert pas à la fois la vérité et l’action. En retour, la réalité, donc l’expérience, doit infirmer ou confirmer la théorie et, dans tous les cas, la nourrir. Notre ancrage dans la réalité, c’est la stratégie.” (p81)

L’Amérique du Sud : fer de lance d’un mouvement de lutte international

Depuis plusieurs années, nous assistons à l’émergence d’une quatrième vague féministe insufflée par les pays d’Amérique du Sud. Celle-ci a d’abord été une réaction massive contre les violences faites aux femmes et les féminicides sous le slogan “Ni Una Menos” mais a également réservé une place importante aux luttes indigènes et écoféministes. Rapidement, elle a pris un caractère internationaliste.

Cette quatrième vague est la synthèse des deux précédentes : elle reprend le meilleur de chacune et tente de dépasser leurs contradictions. Elle emprunte à la deuxième les mobilisations massives et certaines revendications comme le droit à l’avortement et hérite de la troisième sa vision intersectionnelle des différents rapports de dominations, liant les questions féministes au racisme et aux questions LGBTI+.

Cette vague, contrairement à la troisième, redonne au travail une place centrale et renoue avec le mouvement ouvrier. Ainsi, la grève devient un moyen de lutte privilégié afin de “mettre à jour la trame économique de la violence patriarcale” (p66) dans les sphères productives et reproductives2 (nous reviendrons sur ces termes). En découle l’idée de la grève internationale des femmes le 8 mars – appel suivi en Belgique à travers le Collecti.e.f 8 maars .

Le travail reproductif : la conception théorique la plus apte à accompagner la quatrième vague

Face aux attaques toujours plus fortes du néolibéralisme à l’échelle internationale et face à la montée des réactions, le féminisme est à l’avant-garde de la résistance partout dans le monde. Il est d’une incroyable vitalité même dans les pays où le mouvement ouvrier est faible, comme en Italie. Il affronte les pires évolutions réactionnaires, comme au Brésil.” (p70Koechlin commence par présenter Kergoat qui considère les rapports de domination classe/race/genre comme étant avant tout des rapports de production : le travail y est central. Ces rapports sociaux sont évolutifs et doivent être historicisés. Selon elle, ceux-ci ne sont pas tant intersectionnels que cosubstantifs (on ne peut raisonner à partir d’un seul) et coextensifs (ils se reproduisent et coproduisent mutuellement). De la sorte, elle réinterprète l’intersectionnalité comme une méthode permettant de penser les rapports de domination, c’est-à-diredeles analyser et d’agir sur eux et non de les considérer comme une identité – et ce tout en dépassant la vision des dominations comme une infinité de systèmes autonomes.

En gardant cela en tête, nous pouvons attaquer la question de la reproduction (nombreuses sont les féministes marxistes à y avoir réfléchi, comme Silvia Federici, Nicole Cox, Maria Della Costa).
Revenons à Engels et Marx qui ont tous deux esquissé les bases du sujet. Le premier pose, en 1884, la question de la production et reproduction de ce qu’il appelle la “vie immédiate”. Il pense déjà que les deux sont liés et que la reproduction a une place primordiale dans la production globale. Il va également historiciser la domination des femmes et montrer que, tout comme les rapports de production, elle évolue avec les sociétés. Marx, quant à lui, considère la force de travail comme un élément essentiel dans le processus de production – il pense même que c’est la marchandise la plus précieuse étant donné que c’est la seule à produire plus de valeur qu’à l’achat. La question de sa reproduction est donc centrale.

Plus tard, les féministes marxistes viendront compléter cette question de la reproduction en mettant en avant que ce sont les femmes qui prennent en charge cette production et reproduction de la force de travail ; et ce suite à la séparation des sphères privées et publiques et à l’assignation des femmes à la première, c’est-à-dire au foyer. Que ce soit la reproduction générationnelle3 par le travail d’accouchement, de la grossesse, ainsi que l’éducation des enfants ; ou la reproduction quotidienne4 à travers le travail domestique dont le travail émotionnel et sexuel, le travail reproductif est réservé aux femmes. La famille est le lieu central de ce travail de reproduction qui est alors effectué de manière gratuite.

Ce travail peut également être réalisé en dehors de la famille, dans les hôpitaux, les crèches, les cantines,… de manière rémunérée. Le travail domestique peut être externalisé mais reste majoritairement pris en charge par les femmes et bien souvent par les femmes migrantes. A ce sujet, Koechlin note une contradiction pointée par Vogel entre la nécessité de produire la plus-value et la nécessité de produire et reproduire la force de travail à court et long termes. C’est pourquoi le capitalisme veut baisser ce travail reproductif et le rendre le moins cher possible. Ceci explique par exemple l’appel à la main d’œuvre immigrée peu coûteuse et pour laquelle il n’a pas fallu payer pour la production.

Le travail reproductif se définit donc comme l’ensemble des tâches nécessaires à la reproduction de la force de travail et de l’espèce humaine.” (p102) Le patriarcat trouve sa source dans “l’assignation des femmes à ce travail […] qui fonde matériellement l’oppression et l’exploitation des femmes”. (p99)

Ces éléments nous permettent de répondre au débat qui, bien que ne semblant que théorique, divise les féministes et a de réelles implications : Nous attaquons-nous à un seul système (le capitalisme), à deux systèmes (capitalisme et patriarcat) ou à un système mixte ?

La théorie de la reproduction nous pousse à penser un système unitaire. Selon cette théorie, le patriarcat a précédé le capitalisme, sur lequel s’est appuyé ce dernier pour se développer. Le capitalisme n’aurait pu faire son accumulation initiale sans le patriarcat tout comme il n’aurait pas pu le faire sans le racisme – via l’esclavage notamment. Mais le patriarcat est également sensible aux rapports sociaux dans lesquels il s’inscrit et a été reconfiguré par le capitalisme –  ainsi que sa base matérielle, la reproduction. Aujourd’hui encore, l’organisation sociale de la reproduction ne cesse de se reconfigurer, en lien avec l’évolution du capitalisme et des rapports de production – comme nous pouvons le voir avec le développement du secteur des services ainsi qu’avec l’ubérisation de nos sociétés. Nous assistons également à la mondialisation du travail reproductif5 qui donne un rôle central aux femmes des pays du sud ; ces mêmes qui sont justement à l’avant-garde de la 4ème vague.

Il y a une interdépendance totale entre le capitalisme et le patriarcat : “on est face à un système autant capitaliste que patriarcal, qu’on pourrait nommer “capitalo-patriarcal” ou “patriarcalo-capitaliste”6 (p105), où la question de la reproduction est aussi centrale que celle de la production.

La stratégie : une boussole en vue de la révolution

Le féminisme est loin d’être un mouvement unifié : il recouvre diverses stratégies et positionnements. Mais le féminisme n’a pas assumé frontalement cette question de la stratégie alors que celle-ci précède peut-être même les déchirures théoriques auxquelles ont été confrontées les différentes vagues. Nous pouvons expliquer cet “oubli” de la stratégie par la rupture avec le mouvement ouvrier durant la deuxième vague.

Pourtant ces désaccords sont toujours bien présents et nous gagnerons à nous pencher dessus. Koechlin soulève deux stratégies majoritaires en France aujourd’hui : la stratégie réformiste et celle intersectionnelle. Elle va dans son livre les exposer, en montrer leurs limites et ensuite développer une troisième stratégie qui, selon elle, répond au mieux à la conjoncture actuelle : la stratégie marxiste et révolutionnaire.

Je ne vais pas me concentrer sur la stratégie réformiste ici : retenons juste que Koechlin analyse différents acteurs actifs en France qu’il ne faut pas confondre (féminisme institutionnel, féminisme d’état et fémonationalisme7). Elle démontre dans cette partie les liens entre féminisme et antiracisme et dénonce l’instrumentalisation du premier afin de faire passer d’immondes politiques impérialistes et/ou racistes (l’exemple le plus frappant est celui de la loi foulard de 2004, question qui suscite encore de nombreux débats aujourd’hui). Elle nous rappelle de rester vigilantes face à l’Etat qui est un des piliers du patriarcat et suit toujours ses propres intérêts. Il ne doit pas devenir un interlocuteur comme c’est le cas en France, notamment depuis l’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981. Nos droits s’arrachent à l’Etat, pas en collaboration avec lui.

La stratégie intersectionnelle

Toute stratégie est liée à la vision que l’on a des rapports de domination. La stratégie intersectionnelle, qui n’a finalement plus grand chose à voir avec les écrits théoriques, a pour idée principale que la société est traversée de multiples rapports d’oppression dont certaines personnes (les dominant-e-s) tirent des privilèges (qui sont autant symboliques que matériels) et n’ont donc pas intérêt à combattre ce système d’oppression – bien qu’ils puissent devenir des allié-e-s.

Koechlin explique que cette notion de privilèges, en plus d’avoir une connotation morale, efface toute structure en se concentrant sur les individu-e-s. Or, avoir des privilèges ce n’est pas avoir le pouvoir. Le pouvoir se situe dans les structures et se maintient au travers des institutions telles que l’Etat, la police,… “Les individu-e-s et leurs “privilèges” ne sont qu’une matérialisation des structures, notamment par la socialisation.” (p128)

Koechlin dresse ensuite le portrait des dominé-e-s qui subissent l’oppression : iels deviennent les seul-e-s à détenir la vérité sur leur oppression et ne peuvent être contredit. La théorie des points de vue situés devient ainsi un monopole épistémologique des dominé-e-s sur leur domination. De la sorte, les personnes les “plus dominé-e-s” sont celles qui peuvent finir par posséder le plus de pouvoir au sein de ce milieu – qui plus est lorsqu’elles sont universitaires. On tombe alors dans le schéma de l’accumulation ainsi qu’à une course aux dominations. En plus d’empêcher tout débat démocratique, cela pose différentes questions : quid des dominé-e-s qui ne sont pas conscient-e-s de leur domination ? Quid des désaccords entre dominé-e-s ?

Pour Koechlin, tout cela a pour conséquence une essentialisation des positions sociales : nous finissons par devenir où nous sommes situés socialement. Au mépris de toutes dynamiques des rapports sociaux : les catégories sociales ne sont pas fixes, elles se recomposent et évoluent dans un contexte. C’est pourquoi il vaut mieux parler en termes de trajectoires.

En se basant sur son expérience militante à Paris, Koechlin constate que, pour les adeptes de la stratégie intersectionnelle, la radicalité devient une fin en soi, une posture, un mode de vie avec ses propres codes et son réseau social menant finalement à une manière de se distinguer. Cela a pour effet d’abandonner toute tentative de massification, menant ainsi à une forme embryonnaire de bureaucratisation.

En France, cette théorie que chacun-e peut se réapproprier à sa sauce a perdu sa base matérielle et repose sur la notion d’identité : aussi le combat se fait au niveau individuel en luttant contre les expressions de la domination sans s’attaquer aux structures dont elles découlent. En conséquence l’émancipation est également perçue de manière individuelle. Le but est de changer les individus plutôt que de faire des mouvements collectifs qui pourraient changer les structures. Ainsi triomphe le néolibéralisme.

En conséquent, l’action politique serait souvent réduite à une action sur le langage (ce qui a son importance mais ne doit pas devenir le combat principal), avec un avantage pour les personnes qui ont le plus accès à la théorie et savent le mieux tenir un discours “déconstruit”. De plus, “empêcher de dire n’est pas empêcher de penser” : il serait temps de passer d’une logique de terreur à une logique de conviction. Cette logique se concrétise dans les espaces safes, qui, de purification en call out8, ne cessent de se restreindre. 

Cette vision où tout le monde est tantôt dominé-e, tantôt dominant-e (et potentiellement allié-e) – alors qu’en réalité seule une infime partie de la population est dominante sur tous les axes et détient le pouvoir économique et politique – ne permet pas une “pensée d’une position sociale commune de dominé-e, ce qui n’empêchait pas d’ailleurs de reconnaître des particularités à chaque domination. Par conséquent, il n’y a pas non plus de réflexion sur le fait qu’une personne dominée sur un axe peut avoir un intérêt supérieur, plutôt que de conserver ses “privilèges immédiats”, à mettre fin à sa domination en s’alliant avec les personnes dominées sur d’autres axes” (p129), étant donné que nous sommes face à un système unitaire.

Stratégie marxiste et révolutionnaire 

Cela ne veut pas dire qu’il faut tout jeter de l’analyse intersectionnelle, loin de là ! Mais contrairement à sa vision des dominations, défendons une conception unitaire d’un “système intégré et combiné des différents rapports de domination ancrés dans l’histoire et les sociétés considérées (classe, race, genre), produits et reproduits par des structures économiques, sociales et politiques (Etat, justice, police). Ce système intégré a pour base matérielle un mode de production et un mode de reproduction qui sont corrélés.” (p149) comme exposé dans le point sur la théorie de la reproduction.

La théorie unitaire nous pousse à adopter une stratégie unitaire – qui est celle mise en application par la quatrième vaguee. En s’opposant aux stratégies contemporaines majoritaires, mais aussi au marxisme qui considère le féminisme comme une question secondaire, dirigeons-nous vers une stratégie marxiste révolutionnaire !

Concrètement, que faire ?

Développer des revendications et stratégies spécifiques au travail reproductif (en s’appropriant la grève par exemple). Réaffirmer les liens entre féminisme et antiracisme et amener ces questions sur les lieux de production. Lutter contre l’éclatement des luttes et réaffirmer le lien entre classe, race et genre. Œuvrer à la réunification des luttes du travail et des mouvements contre les oppressions, et ainsi créer une réelle convergence des luttes afin de s’en prendre à un même système.

“Nous combattons tout-e-s le même système [capitalo-patriarcal” ou “patriarcalo-capitaliste”] qui s’appuie sur ces différents rapports de domination pour se perpétuer. Nous ne sommes pas des “allié-e-s” aux “privilèges” différents, nous sommes une majorité d’exploité-e-s et d’opprimé-e-s face à une minorité qui détient le pouvoir économique et politique, et qui fait usage de l’Etat pour perpétuer sa domination. Bien que nos intérêts matériels immédiats divergent parfois, notre tâche doit être de les dépasser parce que nos intérêts matériels et politiques globaux sont largement convergents.” (p151). 

La stratégie, qui résulte des expériences du passé, de l’analyse de la situation ainsi que d’une élaboration théorique, doit être une réponse : elle se doit de proposer une perspective d’action afin de mettre fin à la domination. 

Force est de constater que cette stratégie doit être révolutionnaire. Nous devons œuvrer pour la révolution. Partout dans le monde celle-ci se fait sentir, elle éclate constamment sous nos yeux à Honk-Hong, au Soudan, en Algérie mais aussi en France. Il est grand temps de renverser ensemble ce système capitalo-patriarcal qui nous exploite, nous opprime et nous tue. Le féminisme n’adviendra pas sans révolution et la révolution ne peut être qu’incomplète si elle n’est pas féministe : leurs destins sont liés.

Bibliographie :

KOECHLIN Aurore, La Révolution Féministe, Paris, Editions Amsterdam, 2019

ENGELS Friedrich, Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État (1884), Bruxelles, Tribord, 2012

KERGOAT Danièle, Se battre, disent-elles…, Paris, La Dispute, 2012

MARX Karl, Le Capital. Livre/(1867), Paris, Editions sociales, 2016

VOGEL Lise, Marxism and the Oppression of Women. Toward a Unitary Theory (1983), Chicago, Haymarket Books, 2013

1 De manière caricaturale, retenons que :
La première vague correspond plutôt à la conquête des droits civiques
La deuxième se concentre plutôt sur les droits reproductifs et peut se résumer avec les slogans “Le privé est politique” et “Ne me libère pas je m’en charge”
La troisième se définit par l’intersectionnalité et la prise en considération de tous types de femmes

2 Le travail productif est tout travail qui crée ce que le marché considère comme ayant une valeur. Tandis que le travail reproductif ne crée pas cette valeur.

3 Terme de Marx

4 Terme de Marx

5  Les femmes des “pays du sud” prennent en charge la reproduction non seulement de leurs pays mais également celle des pays du nord, à travers l’immigration

6 Koechlin nomme ce système ainsi mais il est évident à la lecture du livre qu’elle aurait pu le nommer « capitalo-patriarcalo-raciste »

7 « renvoie à la fois à l’exploitation des thèmes féministes par les nationalistes et les néolibéraux dans les campagnes anti-islam […] et à la participation de certaines féministes à la stigmatisation des hommes musulmans sous la bannière de l’égalité des sexes.” (p122)

8  fait de dénoncer publiquement quelqu’un car considéré comme “problématique”