Ces dernières semaines, la confusion règne en maître. Malgré la production de nombreuses connaissances critiques extrêmement valables, élaborées par de multiples réalités dans le monde. Il nous semble qu’il y a un manque de capacité à lire les phénomènes de manière à faire tenir ensemble, les parties et le plan général du capital. Cependant, nous pensons que cela s’explique pour plusieures raisons. La crise pandémique a un effet matériel et psychologique très puissant, même pour ceux qui comprennent son énorme signification historique. De plus, l’offensive déployée par le capitalisme est si complexe et si bien articulée qu’il est objectivement impossible d’avoir une vue d’ensemble de la situation. Nous disons cela parce que  pour avancer, il est nécessaire de ne pas cacher ses propres limites mais plutôt de les affronter collectivement, en se méfiant de ceux qui ont la présomption d’avoir la juste ligne dans leur poche. Dans tout cela, nous voulons avancer un fait politique qui nous semble évident et significatif : la bataille pour « l’après » a déjà commencé.          

Penser que la crise économique et sociale mais aussi les réponses données par les subalternes seront données “après” la crise sanitaire comporte le risque de ne pas saisir le moment que nous vivons, de diminuer un protagonisme redécouvert d’une partie non négligeable des subalternes et surtout de ralentir l’élaboration d’une contre-offensive à moyen terme. En fait, la phase de restructuration du capitalisme en crise1 a déjà commencé, elle est rapide et violente. Elle connaît déjà des formes nouvelles ou renouvelées d’exploitation et de domination et contribue déjà à la création de nouvelles subjectivités. Et il faut noter que le néolibéralisme, pour créer et chercher de nouvelles façons de survivre et de se régénérer, a comme constante l’attaque perpétuelle des conditions matérielles de vie, des corps et des territoires. Cela est plus qu’évident lorsqu’en situation d’urgence sanitaire, on décide de qui est sacrifiable et de qui ne l’est pas.

Pour appuyer ce que nous disons, il suffit de regarder les tendances de développement du capital avant la crise. Prenons quelques exemples parmi beaucoup d’autres : la forme que le télétravail a prise ces dernières semaines était déjà dans les plans du capital qui a eu l’occasion d’accélérer ce processus et ne reviendra pas dessus. De même que l’expulsion de larges pans de subalterne du travail vivant (mais pas du cycle de valorisation et il est fondamental de s’en souvenir) était déjà prévue mais elle s’est matérialisée avec une nette rapidité. Mais, si le capital est très actif , les subalternes le sont aussi. Et ils le font sous une myriade de formes différentes, individuelles et collectives. Ne pas les reconnaître ou croire que le conflit s’exprime exclusivement dans la rue, où il exprime sans aucun doute sa véritable puissance, est non seulement trompeur mais risque de nier que la dialectique de la lutte des classes est le moteur de l’histoire. Nous pensons que ces formes d’activités par en bas indique précisément la possibilité d’identifier de nouveaux objectifs et d’esquisser une ligne stratégique, le tout à imaginer et à construire. Nous y reviendrons plus tard.       
 

Observer le camp adverse   

Comme nous l’avons déjà mentionné, il est impossible de décrire la totalité de l’offensive néolibérale en cours. Néanmoins, il y a des éléments de méthode qui peuvent nous aider :

– L’attention portée à la rhétorique des grands gouvernements : après la rhétorique nationale et militaire du “nous sommes tous en guerre contre le coronavirus”, nous passerons à la rhétorique de la reconstruction nationale. En affirmant que nous sommes tous victimes de la crise, cette rhétorique sert à justifier, sur le plan idéologique et narratif, le poids des sacrifices que subissent les couches subalternes. L’identification de ce récit a une valeur très importante afin de construire un contre-récit et de décoder certaines tendances à partir de la phase de déconfinement. 

– Avoir toujours un regard attentif sur les lignes de développement du capitalisme, nouvelles ou renouvelées. Ce n’est qu’ainsi que l’on peut tenter d’anticiper les mouvements de capitaux.
 
Notes pour la bataille à venir

Pour faire face à ce à quoi nous sommes confrontés, nous pensons qu’une méthodologie anticapitaliste fermement ancrée dans une réalité matériellement déterminée est nécessaire. Une méthodologie basée sur la recherche continue de points de rupture et l’identification d’objectifs. Cela peut nous aider à éviter les simplifications et les raccourcis ou la répétition de schémas antérieurs. Sur ce dernier point, nous devons être clairs, surtout lorsque nous voyons des tentatives audacieuses de comparaison historique. Chaque moment historique est unique et incomparable. C’est précisément pour cette raison que nous pensons qu‘il existe déjà des pièges auxquels nous devons faire attention :      


Adopter une posture défensive : la défense du statu quo, donc une défense de « l’avant ». Comme beaucoup le soulignent, c’est précisément « l’avant » qui nous a conduit à la situation actuelle.

Reconnaître les divers dispositifs de pacification sociale comme étant fonctionnels à la restructuration du capital : à ce stade, il y aura des tentatives, par le biais de mesures sociales gouvernementales, d’acheter la paix sociale. Ces tentatives ne visent pas seulement le contrôle social, mais correspondent à la nécessité de reconfigurer le capitalisme.   

L’identification de l’État comme le principal et peut-être le seul ennemi et non comme une articulation du capitalisme : Le rôle de l’État, bien qu’important surtout en termes politiques répressives , est toujours et en tout cas subordonné aux besoins du capitalisme, qui en fait varier sa nature selon les nécessités. Nous le disons pour deux raisons : la première est la fable sociale-démocrate du retour de l’État comme médiateur du conflit social et garant du “public” ; la seconde, celle de la simplification de l’ennemi. Il est beaucoup plus facile d’identifier l’État comme le seul et principal ennemi que d’élaborer une réponse organique visant la destruction du capitalisme et de l’État comme son articulation.        

Le refus de lire le conflit capital-travail dans son sens classique et doctrinaire : la conséquence serait de focaliser toute l’analyse sur le travail vivant et productif sans saisir ce qu’est le travail et l’extorsion de la plus-value dans le néolibéralisme. Cela ne signifie pas que le travail vivant et productif au sens classique du terme n’a pas d’importance, au contraire. Cependant, il doit être mis en contexte comme partiel dans sa totalité.        

Ouvrons le débat sur l’offensive     

Voici des notes sur certaines des possibilités qui s’offrent à nous. Vous ne trouverez aucune certitude empirique, aucune solution toute faite. Nous écrivons ces lignes par la nécessité d’ouvrir une discussion infiniment plus large que nous et en sachant que nous ne la déterminerons pas. En cela, nous faisons nôtre la devise zapatiste “marcher en posant des questions”. Comme point de départ, nous nous situons dans ce que nous indiquons les lignes de conflit exprimées par une partie des subordonnés, minoritaires sans doute, mais significatives.   

– Les besoins réels et matériels comme catalyseur des luttes et de leur organisation : qu’il s’agisse de l’impossibilité de payer son loyer, de ne pas avoir accès aux biens et services essentiels, d’être contraint de travailler sans protection adéquate, de voir son salaire réduit au minimum ou de ne pas être payer tout court. Une hypothèse antagoniste pourrait être ouverte sur cette ligne : ce sont nos besoins contre les intérêts de la classe dominante.

– Un sens redécouvert de la solidarité et de la communauté : en totale antithèse avec le processus d’individualisation capitaliste. Celle-ci naît souvent pour faire face aux carences de l’État mais cache un danger, celui d’être “récupéré” de façon peu critique par les services sociaux et d’assistance. La possibilité qui pourrait s’ouvrir est que si ces communautés et pratiques de solidarité devaient s’amplifier, même progressivement, en termes de contre-pouvoir.

Dans le slogan “nos vies valent plus que vos profits”, une critique du capitalisme comme naturellement nuisible et de son impossibilité de réforme prend forme. En d’autres termes, le capitalisme n’est pas compatible avec la valeur de la vie. Ce sont donc nos vies et notre santé qui sont en jeu. 

Dans le débat entre l’essentiel et le non-essentiel, la possibilité d’une critique systémique radicale est cachée. Accepter cette contradiction, c’est avoir la possibilité de critiquer la “valeur de l’échange”, qui est au cœur du capitalisme.   Cette contradiction sera accélérée dans les choix des activités à privilégier par rapport aux autres dans la phase de déconfinement.           

La bataille a donc déjà commencé et nous, fous d’espoir et de réalisme, nous savons que vous êtes tous à votre poste pour y participer.