Dans cet article, nous proposons quelques pistes de réflexion à la suite de notre initiative “féminismes dans une complicité globale : vers la grève du 8 mars”. ANKER MAG se propose d’essayer d’élaborer ou de mettre en évidence des fragments des connaissances conflictuelles. Provenant des luttes, elles sont adressées aux luttes à venir, dans l’espoir qu’elles puissent être utiles à la croissance globale de notre camp.

Nous avons décidé d’organiser cet événement, en étant motivé par de nombreuses observations, réflexions et surtout questions autour du renouveau des luttes féministes de ces dernières années. Partant du constat qu’un pouvoir objectif au niveau mondial s’est exprimé ces dernières années par les mouvements féministes et trans-féministes ; de la multiplication des appels à la grève transnationaux aux actions de solidarité internationale ; de la composition hétérogène des classes transnationales, non seulement des territoires que nous traversons mais aussi des manifestations et du mouvement féministe à Bruxelles, nous nous sommes demandé.e.s s’il était possible de parler de “féminismes dans une complicité globale”*. Nous nous sommes aussi questionné.e.s sur la manière dont cela s’exprimait à Bruxelles. Pour tenter de répondre à ces questions, ayant conscience de la partialité des réponses possibles, nous nous sommes saisi.e.s d’autres médias, à commencer par des images comme porte d’entrée à la discussion.

Dans les deux images que nous avons choisies pour lancer l’événement, il y a d’un côté l’une des performances collectives de “un violador en tu camino” lancée par un collectif chilien et reproduite ici à Bruxelles comme dans le monde entier. De l’autre côté, une image de la manifestation du 8 mars 2019 à Bruxelles traversée par une multitude d’expériences, de perspectives féministes et d’origines différentes. Il nous a semblé, de ce point de vue, tout à fait évident qu’une propagation, qu’un échange et une complicité existe entre ces différents mouvements et luttes. Pour tenter de vérifier ce point, nous avons posé ces questions à des camarades engagées dans les mouvements ici à Bruxelles, venant d’origines et d’expériences différentes, en les invitant à croiser leurs réponses avec leurs expériences militantes propres. Le résultat a été très riche, intéressant et plein d’échanges d’idées ont pu avoir lieu.

La première intervention a été celle d’une camarade d’argentine qui a décrit le parcours de “Ni una menos”, qui de la lutte pour le droit à l’avortement a été le premier à lancer l’appel à une grève internationale.  Elle a souligné l’importance pour elle d’un espace politique et social tel que le collecti.e.f 8 maars, qui lui a garanti une continuité personnelle et collective dans les luttes.

La camarade italienne de “Non una di meno” a quant à elle souligné la dimension directement transnationale du mouvement, ne serait-ce que parce qu’il est né pour répondre à l’appel argentin. Nous avons trouvé particulièrement intéressantes certaines caractéristiques du mouvement italien qu’elle a décrites : la structure décentralisée du mouvement sur une base territoriale et non bureaucratique, qui permet à chaque espace décentralisé de pouvoir se mesurer dans la pratique et de lutter de manière incisive dans son propre contexte. Elle a pu également mettre en exergue la capacité du mouvement d’élaborer une perspective et une position politique autonome grâce aux assemblées nationales et surtout aux ateliers thématiques. La camarade de « non una di meno » a conclu son intervention sur la volonté des camarades provenant de perspectives féministes et d’expériences politiques très différentes de trouver une synthèse commune, conscientes qu’elles font partie d’un processus très précieux et infiniment plus grand que toutes leurs différences et de l’urgence de devoir répondre aux atteintes portées à leurs vies (en référence au taux très élevé de féminicides en Italie).

La camarade kurde nous rappelle combien leur perspective a été élaborée dans leur contexte spécifique et dans le cadre d’une lutte globale contre l’État-nation et le capitalisme patriarco-colonial. Pour ces raisons, le mouvement de libération kurde et le mouvement de libération des femmes sont de leur point de vue intrinsèquement internationalistes et les communautés de la diaspora kurde continuent à lutter, avec les moyens appropriés, où qu’elles se trouvent. C’est précisément le contexte d’attaques continuelles qui a déterminé la nécessité pour les femmes de faire tenir ensemble l’autodéfense, la construction de l’autonomie et les formes de démocratie directe et d’imaginer leur propre idée de l’émancipation. En tenant également compte des différences nécessaires (en fonction des contextes) des instruments mobilisés et des pratiques, elles inscrivent leur lutte dans un contexte mondial.

Enfin, l’expérience de la camarade vénézuélienne part de la lutte pour le droit à l’accès à l’avortement dans le cadre du processus révolutionnaire bolivarien, donc dans une tentative de transformation sociétale globale. Nous avons été particulièrement frappé.e.s par son intervention sur la capacité du mouvement féministe et LGBTQI à s’imposer, par le bas, dans le chavisme et surtout par la remise en cause collective de la gestion des cliniques et des centres médicaux : c’est-à-dire, l’expérimentation de formes de gestion directe des travailleuses et des communautés de ces services en fonction de leurs besoins et de leurs exigences.

Après avoir décrit les caractéristiques spécifiques, nous voulons nous concentrer sur quelques éléments généraux qui ont émergé des interventions :

  • Toutes considèrent la destruction du patriarcat et du capitalisme et du colonialisme comme une condition nécessaire…
  • L’instrument de la grève mondiale, lorsque cela est possible, réalisable et approprié, s’avère extrêmement précieux en tant qu’espace politique d’interaction, de dialogue et d’action commune. Il donne également aux mouvements un caractère de classe clair. Ce n’est pas un hasard, selon nous, si dans les pays occidentaux où les grèves ne sont pas pratiquées, on assiste soit à l’hégémonie du féminisme libéral, soit à la fragmentation générée par l’identité sectaire.
  • L’attaque menée par le capitalisme patriarcal sur les corps est aujourd’hui plus violente que jamais et nécessite une réponse urgente et incisive, tant au niveau particulier que général.
  • La diversité des expériences et des perspectives devient extrêmement précieuse lorsqu’on cherche à élaborer un plan commun tenant compte des spécificités.

Pour conclure, en ce qui concerne nos questions initiales, la réponse que nous donnons est oui ! Il existe une complicité globale entre les mouvements et oui, cela se manifeste directement ici à Bruxelles.  Cependant cette complicité doit être lu comme un processus de maturation des luttes et donc comme quelque chose qui n’est ni linéaire, ni homogène, ni déterminé. Mais une chose nous semble très claire : nous vivons un processus global de transformation réelle qui comporte la possibilité d’une rupture forte avec le monde que nous connaissons et nous ne pouvons pas rester en dehors ou à la traine de ce dernier.

*Pour comprendre ce que nous entendons par “complicité mondiale”, nous renvoyons à notre article Le monde brûle ! Repenser l’internationalisme