Le monde brûle! Repenser l’internationalisme

“…how can it be calm when the storm is yet to come?…”

Linton Kwesi Johnson

Le monde brûle. Les masses sont parsemées d’insurrections et de tirs d’insurgés aux quatre coins du globe. Faire une liste pour mettre en évidence certaines révoltes, ou pire pour en définir les plus importantes, n’aurait pas de sens. Toutes ces révoltes sont importantes et significatives au même niveau. Cependant, le simple fait de reconnaître ceci comme constat , n’est pas suffisant. Nous estimons qu’il est plutôt nécessaire de faire l’effort d’interpréter les signaux que ces phénomènes nous renvoient, de se questionner de façon critique sur eux. Il ne s’agit pas d’un simple exercice intellectuel, mais parce que nous estimons que tout cela nous concerne de très près, notre façon d’aborder et de regarder la réalité et donc nos pratiques. Tout cela afin de construire au du moins jeter les bases d’un raisonnement ; d’explorer la possibilité d’une approche tactique.

Est-ce une coïncidence que tout bouge plus ou moins en même temps ? Nous ne pensons pas. Ces insurrections reflètent la phase actuelle de restructuration du système néolibéral. Une phase offensive d’exploitation et de création du profit qui s’accroît à partir de de tout ce qui existe. Et ce, allant des conditions de vie matérielles, aux corps et aux territoires. Ce qui change est le degré et l’intensité de la violence appliquée dans chaque contexte, mais la guerre déclenchée par la logique du profit est globale, et son plan d’action est lui aussi global. Ainsi, à partir de ce point de vue, nous trouvons nécessaire de dire que ces mouvements, bien qu’ils se déclinent différemment sur la base du contexte, représentent (qu’ils en soient conscients ou pas) un soulèvement global contre le système néolibéral déterminé par cette phase.

Avant d’avancer, nous aimerions ajouter quelques éléments et considérations. En termes de lignes de lutte et conflit, cette tendance avait été anticipée par le mouvement transnational transféministe, les plateformes transnationales de grève et de travailleurs/euses et par les mouvements pour le climat ; mais aussi, en termes d’élaboration par les expériences du Rojava et du Chiapas. Cela n’indique non seulement le niveau d’intelligence qu’une lutte peut exprimer, mais aussi que cette intelligence peut s’élaborer et mûrir uniquement au sein des luttes. Cette expérience nous explique qu’il est nécessaire de penser et d’agir sur différents niveaux de proximité, du plus proche au plus global.

Un autre élément important à souligner est que ces mouvements ne viennent pas de nulle part. Ils sont inscrits dans une continuité avec les mouvements passés, tout en étant significativement différents d’eux. En effet, ils ont parfois marqué des ruptures radicales avec les expériences passées. Donnons quelques exemples : le mouvement chilien actuel ne pourrait pas exister, ni s’exprimer en ces termes sans les luttes étudiantes et urbaines, sans le mouvement féministe ou celui du peuple Mapuche en lutte depuis plus longtemps. Au même titre, les mouvements au Liban ou en Irak ne seraient pas les mêmes sans le Printemps Arabe, les Gilets Jaunes sans le mouvement contre la Loi Travail, etc.

A L’INTÉRIEUR ET CONTRE LA MONDIALISATION

La circulation des nouvelles et des contenus est sans doute l’une des tendances du développement du capitalisme mondialisé. Cependant, à partir des mêmes canaux, cette circulation permet aussi d’être constamment mis à jours sur les luttes à l’échelle globale. Et ce n’est pas tout. Des élaborations, des idées, des langues et, parfois, même des objectif circulent également. A cela, on peut rajouter la possibilité de se déplacer rapidement et à un prix abordable ; autre caractéristique du néolibéralisme actuel qui permet à de nombreuses personnes de se rencontrer, d’observer les luttes concrètement et d’échanger sur les expériences. Il nous semble important de souligner que ces luttes, si elles ne se parlent pas déjà, se regardent et se reconnaissent mutuellement. Elles établissent entre elles une complicité immédiate. C’est précisément là l’importante possibilité tactique que nous offre le capitalisme contemporain : non seulement de penser, mais aussi d’agir au niveau global.

Pour dégager toute accusation d’idéalisation d’une supposée « mondialisation » automatique des conflits, comme si celle-ci était uniforme et sans rapport avec son contexte spécifique, nous allons expliquer en quoi nous voulons exprimer quelque chose de différent. En ce moment, le capital nous donne une réalité de proximité qui est multiscalaire : l’immédiat est interconnecté et interdépendant du global et vice versa. Cette réalité a déjà été prouvée par la pratique des luttes. Pour donner un exemple : la paralysie d’un territoire, d’un nœud, d’un espace de profit peut déterminer celui de plusieurs endroits qui peuvent être très éloignés les uns des autres. Imaginons, en termes de force potentielle, si dans leur processus de maturation ces pratiques se généralisaient, s’étendaient et se coordonnaient.

C’est précisément ce que nous voulons exprimer lorsque nous disons que nous sommes à l’intérieur et contre la réalité telle qu’elle est déterminée matériellement: la globalisation doit être considérée comme un phénomène dans son ensemble, dans toute sa férocité et cruauté, mais aussi dans son ambivalence incarnée par les opportunités qu’elle nous offre. Il s’agit d’accepter les nouveaux champs de tension déterminés par le processus de développement actuel du capital et les transformer en champs de contestation et conflit. Être capable de les paralyser et de frapper là où ça fait mal.

UNE CLASSE SUBALTERNE INTERNATIONALE : REPENSER L’INTERNATIONALISME À BRUXELLES, ICI ET MAINTENANT

Mais pourquoi ressentons-nous le besoin de repenser l’internationalisme? Pourquoi nous nous demandons comment le faire ici à Bruxelles? Certainement, comme nous l’avons dit plus haut, pour vérifier la possibilité tactique d’articuler les luttes d’une manière transnationale, mais pas seulement. Nous ressentons cette nécessité pour répondre aux besoins du conflit. Et le conflit surgit dans la composition de la classe et des besoins qu’elle exprime. Cela peut sembler superficiel, mais le fait le plus frappant au sujet de la composition de classe à Bruxelles, c’est l’existence d’une classe subalterne internationale. Il suffit de dire que 6 bruxellois-e-s sur 10 ne sont pas né-e-s en Belgique. En effet, dans les espaces de circulation mondiale, les marchandise, les nouvelles, etc. ne sont pas les seules choses qui circulent. Il y a, avant tout, la main-d’œuvre en situation d’expulsion. Et jusqu’à présent rien de nouveau : le mythe des classes subalternes coïncidant avec un territoire national a été dissipé depuis quelque temps par des dizaines d’historiens ; C.L.R. James, Walter Rodney et Marcus Rediker pour n’en citer que quelques-uns. La circulation de la main-d’œuvre expulsée est une constante du capitalisme, de sa naissance à nos jours. Cependant, ce mécanisme, dans la phase néolibérale, s’est massifié et accéléré. Et c’est sur cette base que nous voyons les limites et les contradictions de l’internationalisme “classique”. Parce que cela repose sur l’idée que les subalternes doivent s’organiser sur une base nationale, qu’ils et elles doivent combattre sur leur territoire national en solidarité avec les subalternes des autres nations organisé-e-s de la même manière. Sans entrer dans les mérites du concept de nation ou de la fonction de l’État-nation aujourd’hui, il nous semble que cette approche est incompatible avec la réalité dans laquelle nous vivons. En fait, comment les subalternes peuvent-ils et elles s’organiser sur une base nationale lorsqu’ils et elles évoluent dans une composition de classe internationale, qui est aussi extrêmement hétérogène et complexe ? Comment un-e subalterne peut-il/elle se battre dans un horizon national s’il/elle a été expulsé de son territoire d’origine ?

Soyons clair-e-s : nous n’avons ni l’arrogance ni la volonté de donner des réponses sur la définition d’un nouvel internationalisme. Ce sont les pratiques et les parcours qui donnent les réponses, et non l’inverse. Au contraire, comme nous l’avons dit, nous sommes plus intéressé-e-s à déterminer une approche, une “ligne de conduite” qui tienne compte de cette tendance. Mais il nous semble nécessaire d’ajouter un autre élément factuel : les secteurs de cette classe internationale portent avec eux un bagage extrêmement précieux d’expériences de lutte, de pratiques, de connaissances conflictuelles et soulignent, peut-être pas sous des formes classiques, une volonté de conflit. Cette force est ici, elle est tangible et se manifeste sous de nombreuses formes différentes. Et c’est peut être là l’objectif : rendre cette internationale invisible visible et opérationnelle, ici et maintenant. Pouvoir penser et agir à tous les niveaux, en tenant compte des spécificités et des différences des formes de domination et d’exploitation, dans une complicité globale.