Territoires subalternes et villes globalisée pour une critique partisane de l’espace urbain

[Contribution d’Emilio Quadrelli à la conférence « Pour une critique de la ville mondialisée » des 30 et 31 mai 2018 à Bologne, publiée sur infoaut.org et traduite par la rédaction ANKER.]

La fantasmagorie de la civilisation capitaliste touche son expansion la plus rayonnante dans l’exposition universelle de 1867. L’Empire est au sommet de son pouvoir. Paris a été confirmée comme la capitale du luxe et de la mode. Offenbach donne le ton à la vie parisienne. L’opérette est l’utopie ironique d’une domination permanente du capital.

W.Benjamin, Paris. La capitale du 19ème siècle

Je pense que c’est une bonne idée de commencer par définir ce qu’est la ville aujourd’hui. Il semble clair que l’ère de la mondialisation a sédimenté une dimension politique de la ville qui ne trouve aucune similitude avec ce qui l’a précédée. L’air de la ville rend libre est une expression qui a pendant longtemps uni les classes dominantes et subordonnées parce que la ville a cristallisé l’essence de certaines relations sociales qui lient toutes les classes sociales, mais d’une manière très différente, à un même lieu.

Ce rapport semble avoir été radicalement ébranlé. Il y a donc deux aspects autour desquels il faut s’attarder. Le premier concerne la scission de la perception de la ville entre les classes sociales. Classiquement, on a pu parler, à juste titre, d’une ville divisée, d’une ville bourgeoise, de quartiers ouvriers et prolétariens, mais aussi, avec le monde et le modèle anglo-saxon en tête, d’une ville respectable et de ghettos urbains. Unir des mondes si différents, c’était le partage commun par toutes les classes sociales de leur territoire. Tant les classes dirigeantes que les masses subordonnées se sentaient liées et appartenaient à leur propre dimension urbaine. Ce n’est pas un hasard si les villes présentent des caractéristiques particulières. Ces caractéristiques étaient la cristallisation d’une histoire qui avait en toile de fond l’idée d’une nation construite par la bourgeoisie depuis l’époque de son ascension comme classe dirigeante. Une histoire complexe et non linéaire, à tel point que la Nation elle-même, ou plus précisément une de ses formes particulières, était aussi l’horizon des subordonnés. Un sujet dense, complexe et angulaire qui, dans le contexte, ne peut être mis qu’entre parenthèses. Ce qu’il est vraiment important de souligner, au contraire, c’est comment nous assistons aujourd’hui à un archivage total de tout cela.

Les villes, ou du moins leurs parties respectables, se conforment les unes aux autres et finissent par perdre toute spécificité historique et culturelle. La réalisation de la ville globalisée n’est rien de plus qu’une sorte de non-lieu indistinct qui, dans la structure architecturale de tout aéroport, trouve sa forme complète. Ce n’est peut-être pas un hasard si, dans le roman de formation des classes dirigeantes contemporaines, le voyage ne représente plus un moment central. Certes, les classes dirigeantes ne cessent d’évoluer, mais tout cela n’a rien à voir avec l’ampleur du voyage. Nous nous déplaçons dans un Disneyland continu toujours pareil à lui-même car le tourisme a remplacé le voyage et le touriste ne se déplace pas pour faire une expérience, pour connaître, apprendre, découvrir mais pour entrer dans un continuum dont les coordonnées sont aussi immuables que prévisibles. La classe aisée peut enfin se sentir chez elle dans le monde parce qu’elle a parce qu’elle l’a uniformisé.

Pour paraphraser Simmel, on pourrait dire que, tout comme la philosophie de l’argent a mis fin et brisé tous les liens sociaux fondés sur les liens communautaires, la philosophie du capital financier a dissous tous les liens entre les classes dirigeantes et le territoire. Aujourd’hui, le territoire et sa taille sont quelque chose qui n’intéresse que les subordonnés. Eux et eux seuls restent objectivement liés à la dimension territoriale ou, dit autrement, à la dimension tellurique. Alors que la mondialisation a rendu superflue la dimension territoriale pour les classes aisées, rendant possible la vieille utopie cosmopolite de l’élite, la dimension territoriale est devenue, si possible, encore plus forte pour les élites mondialisées au fond plus forte pour les mondialisés du bas. Les classes dominantes vivent dans le monde général et uniforme, les subalternes dans la particularité des territoires. L’expulsion des subordonnés des centres gentrifiés, comme en témoignent les mesures sur la décoration urbaine, montre comment ces espaces urbains doivent être normalisés aussi du point de vue anthropologique. Mais c’est un passage qui a très peu d’esthétisme ou de respectabilité parce que, à l’intérieur de ces mesures sujettes à la dimension du tourisme, se cache un passage politique qui, d’une certaine manière, fait époque. Il ne s’agit pas d’un nouvel acte répressif, mais plutôt de la cristallisation d’une rupture historique dans la relation entre les classes. Pour les classes dirigeantes, les territoires et leurs habitants sont devenus non-essentiels. La manière dont la politique de la bourgeoisie se positionnait à l’égard de ses subalternes était caractérisée, quoique de manière non homogène, par une amélioration des conditions d’existence pour une partie des classes subalternes et au contraire par un abandon pour les autres (« faire vivre et laisser mourir »), a été envoyée aux archives. Suivant la même logique, territoire et population deviennent accessoires à la philosophie du capital financier. Cela a des conséquences et non des moindres. Aujourd’hui, tout ce qui se réfère à une idée de territorialité et de population ne peut avoir pour « objet »  que marginalisation et exclusion. Cependant, cette marginalisation et cette exclusion ont des caractéristiques très différentes de celles du passé.

Classiquement, les marginalisés et les exclus, ceux qu’il fallait laisser mourir, étaient les corps de ceux qui, pour diverses raisons, étaient inutiles, inadaptés et même nuisibles à la production et à la guerre. Par conséquent, des étrangers au corps de la Nation. Ce n’est pas un hasard si, dans une rhétorique de bon sens, le marginal et l’exclu ont généralement été associés à l’anormal. Foucault a écrit à ce propos des textes essentiels auxquels on ne peut que se référer. Cela signifie que (?), selon la théorie marxienne elle-même, les exclus et les marginaux ont été très peu pris en compte. De plus, et c’est certainement non négligeable, marginaux et exclus avaient peu à partager non seulement en production mais aussi et même en territoire. Le marginal en tant que sujet vagabond n’est pas un simple lieu commun. Dans un monde organisé autour de la production et de l’armée, le marginal, errant et vagabond, trouvait très peu d’espace. En fin de compte, le monde du marginal et celui du prolétariat avaient très peu de points communs. Dans le monde d’aujourd’hui, les choses ont définitivement changé. Les processus de marginalisation et d’exclusion investissent des quantités substantielles de subalternes qui ne sont en rien étrangers aux processus de valorisation. En d’autres termes, l’exclusion et la marginalité n’incarnent pas un surplus ou une altérité mais l’existence prosaïque d’importantes parts des subalternes. Il semble que nous soyons revenus à une époque où les contours de la « question sociale » n’étaient même pas hypothétiques. De tout cela, les villes, et les formes qu’elles prennent, ne sont nullement le miroir déformé.

La ville mondialisée et son organisation photographient exactement le type de relations sociales en place. À côté d’un espace urbain mondialisé, sensiblement uniforme et fortement protégé, se détachent les territoires du néant destinés à contenir la main-d’œuvre marginalisée. Une organisation de l’espace urbain marquée par une multiplication de frontières quasi insurmontables destinées à confiner les subordonnés dans les périmètres rigides des territoires. En ce sens, aussi paradoxal que cela puisse paraître, l’espace urbain globalisé s’inspire fortement du modèle de la ville coloniale où la ligne de démarcation était la couleur de peau. La ville globalisée, en effet, n’est plus pensée et perçue comme un lieu de conflits de nature symétrique mais comme un espace totalement asymétrique où les subordonnés sont soumis à une série de confinements permanents. Cette réalité ne peut être changée car ses racines ne sont pas le résultat d’une politique particulière mais le cœur même de la formation économique et sociale contemporaine. Cette ligne de conduite des classes dirigeantes est enracinée dans le cycle d’accumulation et de valorisation du capital contemporain, aucun réformisme n’est capable d’en atténuer les effets. Après tout, la mort de toute hypothèse sociale-démocrate, même si elle a été cultivée de toutes leurs forces ces dernières années par de nombreux résidus communistes et antagonistes, jusqu’au « populisme de gauche », devrait être si évidente qu’elle ne nécessite pas de clarification. Si ce qui a été argumenté est vrai, nous entrons immédiatement dans le cœur du deuxième point : les transformations de l’espace urbain sont la cristallisation d’une transformation politique qui remet immédiatement en question la forme – l’État.

L’organisation de l’espace urbain est un bon exemple de la cristallisation du modèle d’État dans lequel nous vivons v. Tout comme les subordonnés sont sujets à l’exclusion sociale et à la marginalisation dans les périmètres des villes mondialisées, ils sont également sujets à l’exclusion politique. En fait, on peut affirmer que le modèle actuel de la ville ne fait rien d’autre que de rendre empiriquement ce qui est façonné par l’abstraction politique. Face à tout cela, peu de sens et, en même temps, les effets d’une certaine cohérence, semblent ressortir de toutes les hypothèses néo-souverainistes et populistes qui supposent un retour au monde d’hier. Comme si la situation actuelle était le simple résultat d’une volonté politique et non celui de processus matériels qui ont mis au rencard tout un cycle capitaliste et, avec lui, les formes politiques lui étant liées. Cependant, de manière plus raisonnable et plus réaliste, il semble utile d’attirer l’attention sur l’objectivité des processus matériels du présent, de saisir et d’approfondir les contradictions que le modèle capitaliste actuel apporte avec lui. En d’autres termes, agir dans le présent, le dos tourné au passé, en évitant, en même temps, de cultiver des « utopies conservatrices ». Ce n’est pas la ville d’hier, le résultat de cette construction, historique et non naturelle, propre à l’État-nation dont nous devons rêver, mais l’insurrection tellurique des territoires prolétariens contre l’aliénation de la ville globalisée. Non pas une nouvelle incarnation, paraphrasant Marx, de « socialisme réactionnaire », mais l’actualité du communisme. Non pas un retour à la gouvernance de l’État-nation mais la prise de congé de la forme de l’État capitaliste sous toutes ses formes.

Si, de toute évidence, l’État se retire des territoires, le problème n’est pas de demander plus d’État mais de s’organiser à l’extérieur et contre l’État. Le problème n’est pas de demander des droits, mais de construire et d’affirmer le contre-pouvoir capable d’affirmer non pas le droit en général mais sa propre force particulière. D’ailleurs, ce n’est pas un aspect secondaire, à une époque centrée sur la logique du faire mourir, la seule issue pour les subordonnés est de s’organiser en dehors et contre l’État. Une condition objective qui, entre autres, offre l’occasion de retrouver le fil rouge de la critique marxiste de l’État qui, pendant des années et des années d’hégémonie social-démocrate, s’est retrouvée à l’arrière-plan. Selon toute vraisemblance, nous devons revenir à l’État et à la révolution et comprendre à nouveau leur importance. Nous devons, en d’autres termes, remettre l’idée en circulation – la force centrale de la révolution communiste : briser la machine bureaucratico-militaire que l’appareil d’État incarne.

Le vide de pouvoir objectivement observable à l’intérieur des territoires doit être saisi. Ce champ du pouvoir est peut-être le plus grand défi qui doit être pensé et organisé. Mais qu’est-ce que cela signifie ? Commençons par dire qu’il ne s’agit pas d’inventer quoi que ce soit. Nous savons que seule la lutte de classe, la pratique de classe, peut répondre à cette question. La Commune et les Soviets étaient le résultat de la stratégie de la classe et non de la mise au point d’une résolution d’une classe politique. Cela étant dit et réaffirmé, la solution n’est certainement pas dans l’attentisme ou le fatalisme historique. Si le parti ne fait pas la révolution, il la prépare certainement. Cette préparation ne peut se faire qu’en sachant comment se situer dans le conflit, mais aussi en saisissant à partir du conflit les indications stratégiques qu’il indique et, sur celles-ci, en façonnant l’organisation. Il ne semble pas qu’il s’agisse d’une période d’attaque frontale, mais plutôt d’un contexte dans lequel la désintégration de l’État passe par son vidage constant et permanent. Mais cela n’est possible et concevable que si la pratique de l’enquête redevient la « ligne de conduite » des sujets antagonistes et révolutionnaires. Nous ne devons pas nous laisser contourner par la rhétorique des élites qui ont codifié le présent des subordonnés, irrémédiablement enchaînés dans la métropole du néant. En y regardant de plus près, c’est dans ce rien que se condensent les contradictions du présent et c’est dans ce rien que prennent forme les relations sociales, qui ont, le pouvoir, la possibilité de déconstruire les états rigides. Par conséquent, commencer à discuter de la ville ne peut que nous amener à aborder la question de l’État, ses critiques et les formes de pouvoir qui peuvent le mettre en crise.

Emilio Quadrelli