“Revolution is not a (rave) party”, ou si? – temoignage des mobilisations libanaises

C’est bien ma chance de réussir enfin à partir en vacances et d’atterrir à Beyrouth le 17 Octobre 2019. A m’accueillir : une mobilisation populaire sans précédents dans l’histoire du Pays des Cèdres. Les libanais.es avaient commencé à se rassembler le soir du 17 pour protester contre l’intention du gouvernement de taxer l’usage de WhatsApp et d’autres applications similaires. L’initiative à été hâtivement retirée au croitre de la foule dans les rues.

Très rapidement il devient évident que ces mobilisations spontanées ne sont que le symptôme de l’exaspération des libanais.es à l’encontre de l’absence de services publics et d’une économie léthargique ; une situation rendue encore plus odieuse par un régime de taxation insupportable qui s’acharne sur les plus vulnérables tout en multipliant les inégalités. A cela s’ajoute une classe politique corrompue qui se perpétue à coup de clientélisme dans un régime institutionnel que depuis la guerre civile entretient les clivages confessionnels. Dans ce contexte, la taxe sur WhatsApp n’a été que la goutte qui a fait déborder le vase et qui a projeté le peuple dans les rues au cri de « thawra » (révolution) pour exiger les démissions de tout le gouvernement.

Organisation Spontanée : Observations.

Les mobilisations libanaises offrent une image saisissante puisque selon une estimation grossière, plus de la moitié de la population du pays est descendue dans les rues sans céder ni à la répression policière, ni aux promesses de réformes du premier ministre Hariri, ni aux provocations des militants de Hizbollah.  Au moment d’écrire ces mots, la manifestation est à son dixième jour et les libanais.es ont formé une chaine humaine de Tripoli (Nord) à Sour (Sud).

Joindre les démonstrations et prendre parti à l’enthousiasme qui rousselle dans les rues de Beyrouth permet d’observer les particularités de cette mobilisation massive, qui, sans structure ni objectifs clairs au-delà de la démission du gouvernement, donne preuve d’un niveau enviable d’organisation.

Le volontarisme et l’effort collectif de nombre de libanais.es assure la résilience de la démonstration. De mon point d’observation en Place de Martyrs, dans le centre de Beyrouth, j’ai pu voir comment plusieurs chauffeurs de minivan, taxi et voitures aient offert des « services de navette » gratuits aux manifestants voulant dépasser les barrages routiers pour joindre le downtown.

Hormis les quelques échoppes et vendeurs ambulants qui ont saisi l’opportunité de se faire quelques sous dans les principaux lieux de protestations, il y a aussi des manifestants pourvoyant des bouteilles d’eau et des petits casse-croutes à leur camarades, dont certains sont campé depuis le début des protestations.

Si au début des protestes la foule s’était abandonné la frénésie pyromane des buchers de pneus, dans les jours suivant les Libanais se sont réapproprié petit-à-petit des espaces publics commençant par le nettoyage des rues. Un témoin raconte de s’être levé très tôt le matin pour aller nettoyer la rue seulement pour découvrir, une fois arrivé, qu’il n’y avait plus rien à ramasser : les manifestants qui étaient resté sur place pendant la nuit avait déjà tout balayé.  

La réappropriation des espaces publics se produit aussi de façon plus remarquable avec l’occupation de bâtiments fermés au public depuis des décennies. C’est le cas du Théatro et du Egg. Ce dernier, ancien cinéma en ruines, est rapidement en train de devenir un symbole de la mobilisation puisqu’il est devenu l’emplacement de « raves » surgis spontanément à la suite de l’initiative de quelques manifestant qu’il y ont apporté des stéréos. Dans les jours suivants des professeurs de la prestigieuse American University of Beirut y ont tenu des conférences sur capitalisme, activisme et réappropriation populaire des espaces publics. Dans cette réappropriation progressive, il est frappant et peut-être indicatif du caractère de la société libanaise, de voir comme tout bâtiment ait été symboliquement reconquis par les graffitis les plus divers, à exception des murs de la grande église et de la grande mosquée qui trônent sur la Place des Martyrs.

En termes d’organisation, la méthode pour réduire les violences, les provocations et par conséquence la probabilité de répression est véritablement remarquable, compte tenu de l’absence d’acteurs organisés au sein de la manifestation. Grace à un rapport de respect entre la société civile et l’armée – envoyé sur place pour contenir les dérives de la police – la foule réunie dans les rues et les places se prémunie contre les provocateurs par l’action collective. Lorsqu’un provocateur ou un élément perturbateur met en péril les autres manifestants, ceux-ci s’assoient pour isoler le sujet et attirent l’attention de l’armée, la laissant intervenir. Pour un observateur européen cette méthode peut apparaitre inattendue, toutefois elle a empêché aux violences éclatées vendredi soir d’escalader et d’exposer à un risque de dure répression les multitudes descendues dans la rue.

Ambiance festive, tensions et mystifications

Avec un peu d’ironie, nous pouvons d’or et déjà affirmer que si cette mobilisation n’atteindra pas des résultats concrets au moins elle aurait déjà été la plus grande fête jamais organisée. Comme bien l’indiquait un panneau vu dans la rue « Lebanese are the happiest depressed people » et cette sorte de schizophrénie libanaise se réalise dans l’acte de manifester son mécontentement par la célébration.

Les barrages routiers, les bâtiments occupés, les places et le rue du pays sont garni par des chaines stéréos. Un peu partout surgissent des scènes d’où lancer des slogans ou improviser de dJset, comme ceux désormais légendaires qui se tiennent à Tripoli. En Jal el Dib j’ai personnellement observé des groupes occupés à griller de la viande, des messieurs assis autour d’une shisha et même un homme surpris avec un gâteau pour son anniversaire. Il est peut-être encore plus iconique le mariage – officié dans la rue – de la femme que dans les confrontations de vendredi a été immortalisé dans l’acte de défendre un ami d’un policier avec un coup de pied.

Cette découverte d’une communauté plus large que celle délimité par la religion est aussi une occasion de se rencontrer en sens plus biblique pour les libanais.es, qui soit dans la rue soit cloué.e.s devant les infos à la télé sont parfois victimes de coups de foudre. A la nécessité de retrouver son béguin d’un instant répondent des drôles de phénomènes comme « thawracrush » le profil instagram pour trouver l’amour sur les barricades.

Cette ambiance contraste nettement avec certains récits de la presse occidentale qui – aucun moyen de savoir si par paresse, incompétence ou hypocrisie – ont qualifié les protestations libanaises de « violentes » en s’arrêtant à décrypter les quelques images de vandalisme de vendredi 18. Les cris exaspérés de « thawra » et les chants sont bien là pour rappeler à tout le monde qu’en effet il ne s’agit pas d’une fête et que il y en a ras le bol des manipulations par l’élite politique.

Reflexions bien provisoires

Il est certainement trop tôt pour essayer des réflexions sur ce qui est encore en train de se passer au Liban. Quoiqu’il en soit il est difficile de ne pas se laisser inspirer par l’étendue, la spontanéité et la participation transversale de ces manifestations. La résilience, en sens moral et en termes d’esprit pratique, du peuple libanais vient d’un livre de contes de fées pour enfants militants et on ne peut qu’être admiratif à son encontre. La mobilisation, dans ses premiers dix jours semble avoir aussi réussi à ne pas se faire manipuler et instrumentaliser par les logiques d’une classe dirigeante cherchant à capitaliser ce mécontentement pour ses propres fins. Au net de son hétérogénéité, le peuple descendu dans les rues semble être conscient de sa propre image et capable d’en gérer la narration. 

Pourtant, il reste à voir combien de temps le blocage du pays sera soutenable pour les libanais.es. Le gouvernement ne semble pas vouloir démissionner alors que chaque membre de l’exécutif – Hizbollah inclut – est contesté dans la rue. Le libanais.es ont clair ce qu’ils ne veulent pas, mais il semble y avoir bien plus de débat sur les objectifs de la mobilisation. Dans la rue on entend parler de reforme de la constitution, de nouvelles élections, de formation de partis a-confessionnels et même d’un gouvernement de technocrates (de quoi donner des frissons à tout européen ayant assisté au sacrifice de la Grèce). Le défi de cette mobilisation sera d’aboutir à des revendications cohérentes et partagées ou à une structure capable de les avancer sans retomber dans la flaque sectaire de la politique libanaise qui a mené le pays à cette crise.

Pour qui écrit, l’espoir est de pouvoir retourner au Liban pour être spectateur de l’accomplissement de la « thawra », les souvenirs de cette vacance atypique que je ramène avec moi en Europe sont une grande admiration du peuple libanais, beaucoup de solidarité pour sa cause …et un chant très entrainant dans la tête sur le ministre Gebran Bassil.

Mise à jour : le mardi 29 le Premier Ministre Saad Hariri a enfin démissionné même si le Président de la République Aoun souhaite qu’il reste pour gérer les affaires courantes. Du côté de la mobilisation, des nouveaux épisodes de violence se sont produit dans la Place de Martyrs quand des militants des formations chiites Amal et Hizbollah ont attaqué le campement provisoire qu’y se trouvait depuis le début des manifestations en frappant les manifestants à coups de bâton et détruisant leur tentes. Les force de sécurité ont contenu la violence et les manifestants sont retourné à leur place.