Face aux violences sexuelles, la sororité est politique

[Note de la rédaction : Le projet d’Anker-mag en plus d’être un site web qui suit l’actualité des luttes sociales à Bruxelles par le biais d’interviews, de reportages ou d’enquêtes, se veut être également un lieu de débats entre les différentes composantes du mouvement militant. C’est dans ce cadre que nous publions cette contribution externe à la rédaction, qui nous espérons en appellera d’autres.

Nous croyons que du débat théorique ou stratégique entre actrices ou acteurs des luttes peuvent émerger de nouvelles pensées qui pourront servir à l’élargissement et l’approfondissement des luttes sur le territoire de la métropole Bruxelloise. Les positions défendues dans cet article ne reflètent donc pas forcément l’opinion de l’ensemble de la rédaction.]

Face aux violences sexuelles, la sororité est politique

Ce texte est une réponse à celui publié le 31 juillet 2019 sur le site du média Anker-Mag ayant pour titre “Traitement des violences machistes dans les espaces de politique : pourquoi nous avons droit au débat”.

Au-delà de l’abstraction, une nécessaire contextualisation

L’article cité ci-dessus fait en partie référence, sans les nommer, à des faits s’étant déroulés au sein du Collecti.e.f 8 maars[1] courant juin 2019. Lors d’une assemblée publique, une interpellation collective a été menée par un groupe constitué de soutiens à une victime/survivante d’agression sexuelle. En l’absence de procédure à suivre dans de telles situations, le groupe a saisi l’AG afin de l’informer des faits et de formuler des demandes, dont deux ont été soumises au vote.

Il s’agissait en premier lieu d’écarter de manière immédiate l’agresseur, impliqué dans le soutien logistique au collectif. Cette demande était formulée comme une mesure de protection, et visait à préserver la victime/survivante et à lui permettre de poursuivre la lutte féministe au sein du collectif sans risquer de revivre une situation traumatisante.

La deuxième proposition était la création d’une commission chargée d’élaborer une procédure claire pour prévenir et statuer sur les cas de violences systémiques qui pourraient se produire au sein du collectif.

L’article auquel nous réagissons entretient une confusion entre violences machistes et violences sexuelles. L’action menée au sein du collectif ne visait pas à aborder l’ensemble des violences machistes, mais bien une situation d’agression sexuelle, exigeant un traitement et une réponse spécifiques.

Il ne s’agissait pas de faire justice immédiatement ou de réclamer vengeance, mais de garantir le droit pour des militantes de s’impliquer dans un collectif initialement pensé en mixité choisie (sans hommes cisgenres), sans risquer de croiser leur agresseur. La question du type de justice souhaitée dans une société idéale (punitive – réparatrice – réhabilitatrice -transformatrice) n’a jamais été le propos. Il ne s’agit pas d’une dépolitisation de la question des violences au profit d’un règlement de compte personnel, encore moins d’une tentative de justice calquée sur le modèle hétéropatriarcal habituel. Il s’agit avant tout de protéger les personnes vulnérables dans nos luttes : à qui s’adresse la lutte féministe si ce n’est pas à celles et ceux qui subissent le plus violemment le patriarcat ?

Notre vécu est politique

Le passage portant sur l’assignation à la vulnérabilité et la posture des victimes constituent une énième violence à leur égard, car il prétend que celles-ci se complairaient dans une valorisation de la souffrance. La réification de la souffrance en tant qu’identité maintiendrait donc les dominé.e.s dans une posture de victime ? Sérieusement ? Supposer qu’il y a complaisance dans la souffrance est hasardeux et peut mener à une distinction entre les femmes « fortes » qui guérissent en silence et celles qui se complaisent dans la faiblesse en pointant les violences subies. Mais dénoncer son agresseur, au risque que cette parole soit assimilée à de la vengeance, ne nécessite-il pas du courage ? Peut-être que mettre fin à cette « complaisance dans la souffrance » c’est cesser d’être silencieuse, empathique et tolérante envers nos agresseurs et d’imposer nos limites individuelles et collectives sans se soucier que la forme plaise aux dominants. Peut-être que la dénonciation d’une agression sexuelle, d’un viol ou d’une situation de harcèlement ce n’est pas se maintenir dans une posture passive de victime mais bien d’être actrice d’un processus féministe pour ne plus endurer cette douleur.

Il s’agit ensuite de renforcer le pouvoir des victimes en les accompagnant au cœur de la résistance. En quoi placer les principales concerné.e.s au centre de la lutte représente une dépolitisation de celle-ci ? Faire de la politique féministe, c’est résister, c’est se défendre, c’est être solidaires dans la lutte, c’est créer des espaces d’expérimentation d’autres formes de relations et d’organisations sociales. C’est aussi identifier nos ennemi.e.s et nos allié.e.s dans la lutte et combattre les premiers avec virulence. De quelle révolution parlons-nous ? Qui combat-on ? Qui fait partie de nos rangs et qui sont nos ennemis ? L’éducation des « camarades » agresseurs et violeurs doit-elle être une priorité des luttes féministes, quand elle se fait au détriment d’un environnement sécurisant et propice à l’engagement ?

Concernant les espaces safe

En effet, il n’existe et n’existera jamais d’espace exempt de rapports de domination tant que le monde est façonné par – entre autres – le capitalisme, le racisme et le patriarcat. La non-mixité (ou la mixité choisie) militante permet de s’extraire temporairement de certaines relations dominant.e.s – dominé.e.s. La non-mixité a pour but de créer un espace de résistance et de construire la lutte avec les personnes qui ont le plus à gagner et le moins à perdre à la chute du système qui les oppresse.

Les rapports de domination entrent néanmoins en jeu partout car tous les espaces recouvrent des formes de mixités (de genre, de race, de classe, ..). Nier les oppressions qui les traversent revient à maintenir le pouvoir des personnes dominantes, inévitablement. En tenir compte en mettant en place des mécanismes collectifs n’est ni valoriser la souffrance, ni faire la politique de l’identité. C’est mettre en place les conditions nécessaires à un espace le moins oppressif possible afin que les personnes situées dans les marges puissent prendre leur place, en première ligne de nos luttes. C’est décentrer les enjeux, les modes d’actions, les priorités et construire un horizon politique réellement égalitaire.

S’inscrire dans une démarche matérialiste n’équivaut pas à nier les expériences vécues individuellement, ce qui de toutes façons est illusoire tant les violences structurelles traversent nos vies, nos corps. Il s’agit surtout d’articuler ces expériences afin de prendre conscience des structures qui sous-tendent ces oppressions et mettre en place des stratégies collectives.

Nous pensons que pour pouvoir sortir de l’isolement dans lequel le système patriarcal nous confine, il est indispensable de croire et de politiser nos expériences « individuelles » mais communément vécues, et de pouvoir les partager dans nos espaces de lutte.

Dogmatisme et politique de l’identité

Les oppressions que nous subissons sont déterminées par notre position dans les différents systèmes de domination. Elles sont spécifiques et plus ou moins marquées dans nos identités. La révolte et la lutte collective ne peuvent se faire qu’en intégrant pleinement ce constat. Il existe bien une communauté de destins entre femmes mais cela ne doit en aucun cas refléter seulement la réalité d’une minorité de femmes blanches, cisgenres, hétérosexuelles, valides et bourgeoises. Penser la multiplicité des formes que revêt le patriarcat ne signifie pas céder aux politiques identitaires et à l’individualisme néolibéral. Il ne s’agit pas de lutter par et pour nos identités propres et personnelles. Il s’agit d’identifier des fronts de lutte, de penser les alliances et les solidarités, de définir les carrefours et les modes d’action. Nous défendons une résistance multiforme, une révolution pour toustes les opprimé.e.s. Nous revendiquons de pouvoir nommer nos ennemi.e.s où qu’iels se situent et cela implique notamment de ne pas silencier les victimes mais de soutenir et porter leur voix car cette parole dérange et fait des vagues.

Nous savons toustes que les discours sont plus faciles à tenir que les actions, que les critiques sont plus faciles à porter vers l’extérieur que vers nous-mêmes. Les féminismes s’appuyant sur les apports du concept d’intersectionnalité [2] et de la critique queer seraient devenus dogmatiques ? Il ne s’agit pourtant pas d’une idéologie érigée en vérité fondamentale mais bien de grilles de lecture, de manière de tenir compte et d’articuler les systèmes de domination [3]. Loin d’être un ensemble de dogmes, ces apports permettent de penser les différentes dimensions des oppressions et donc aussi des luttes et des résistances. Ils nous donnent des clés indispensables pour construire des ponts et des alliances, pour définir des fronts de luttes communs et spécifiques.

Les mouvements trans-féministes ou le féminisme décolonial ne sont pas des « postures identitaires ». Ces luttes remettent fondamentalement en cause les systèmes politiques que sont l’hétéro-patriarcat et le racisme. Elles bousculent les classifications, questionnent les catégories et leur hiérarchisation binaire (femmes-homme/ hétéro-homo/ blancs-racisé.e.s, etc), dans une démarche nécessaire qui devrait être saisie par tous les féminismes révolutionnaires car elle est radicale et porteuse d’utopies politiques.

La Justice transformatrice, au-delà des formules incantatoires

Dans le contexte qui nous occupe et dans lequel s’inscrit la dénonciation évoquée plus haut, nous estimons que le recours au concept de Justice transformatrice/réparatrice n’a pas été fait pour rechercher la meilleure forme de justice possible pour la victime/survivante et la communauté, mais au contraire pour entraver, délégitimer et retarder la demande d’exclusion de l’agresseur. Nous avons le sentiment que le principal souci n’a pas été de soutenir la parole de la victime mais bien d’atténuer les conséquences d’une dénonciation pour l’agresseur.

Les militant.e.s qui reprochent au groupe de soutien la manière dont a été amenée la dénonciation lui opposent la justice transformatrice tout en piétinant ses principes de base. La première préoccupation devrait être d’écouter la victime, de la croire, de l’aider à exprimer ses besoins sans l’influencer sur la marche à suivre. En bref, faire preuve de sororité, d’empathie et de bienveillance. L’objectif de la justice transformatrice n’est pas d’établir un tribunal ou un procès, d’enquêter sur des faits ou d’accorder un poids égal à des récits concurrents. Elle ne s’intéresse pas particulièrement aux détails minutieux de l’histoire mais tient compte de « l’esprit » du récit de la survivante. Ce récit a été communiqué à l’AG du 8 maars dans les limites de ce que la victime voulait bien en dire.

Certain.e.s tentent aujourd’hui de construire une fausse opposition entre les pratiques éducatives des agresseurs et leur exclusion. Pourtant la Justice transformatrice pose d’emblée la priorité de protéger la sécurité immédiate des survivantes sur un quelconque dialogue avec les agresseurs. Sans garantie sur la sécurité (qui n’est pas forcement physique mais est aussi émotionnelle et/ou psychologique) il n’est pas possible de construire un processus de justice transformatrice. L’exclusion par mesure de protection d’un espace par ailleurs non-mixte (mais ouvert à certains alliés pour des taches spécifiques) ne nous semble pas un frein à un processus transformatif mais une condition préalable qui pourraient éventuellement être levée si la victime l’autorise et que l’auteur démontre un engagement honnête dans le processus.

Exclusion vs rééducation : un débat biaisé

La demande de mesures de protection de la victime au sein du Collecti.e.f 8 maars, à travers une exclusion de l’agresseur des espaces logistiques mixtes du collectif, fait amalgame avec la notion de justice. Associer les demandes de la victime à des revendications réactionnaires comparables à la justice bourgeoise, punitive ou à un tribunal populaire est une dialectique malheureusement trop commune. Pourtant, la question de la justice, qu’elle soit réparatrice ou transformatrice par exemple, n’est pas forcément incompatible avec une exclusion de l’agresseur. Même dans la situation rare où l’agresseur reconnaît les faits et participe volontairement à ce processus de changement, une agression a néanmoins eu lieu et les victimes ont le droit de militer sereinement sans être contraintes de subir la présence de la personne qui les a agressées. Faut-il sacrifier les besoins des victimes au profit de la cohésion militante ? Ainsi, opposer « rééducation » et « exclusion » ou assimiler « exclusion » et « vengeance » nous semble non pertinent, voire simpliste.

Nous pensons que nous sommes toutes responsables des manquements du Collecti.e.f 8 maars concernant l’absence de procédure interne dans la gestion et l’exclusion en cas de violences sexuelles. Ce vide est le reflet de la non prise en charge de ces questions au sein du milieu militant bruxellois dans son ensemble. Nous pensons que le processus collectif d’élaboration d’une procédure explicite est primordial mais qu’il doit se réaliser dans un second temps, après la mise en pratique des mesures de protection, aujourd’hui possible au sein d’une commission du 8 mars. Dans nos sociétés, où la loi du silence est un socle des violences sexuelles et de la domination patriarcale envers les femmes et les enfants, toute démarche devrait faciliter la libération de la parole des victimes plutôt que complexifier leur protection. Si des militantes ont amené ce point à l’ordre du jour, c’est justement parce qu’elles avaient confiance en la capacité du collectif à accueillir cette parole et à répondre aux demandes exposées.

Poser la distinction entre les personnes qui « accusent » et les personnes qui « rendent un jugement » et le postulat que le collectif pourrait décider de la légitimité et de l’acceptabilité des demandes des victimes crée une ambiguïté gênante qui démantèle ce qui devrait être un principe féministe : « Moi, je te crois » [4]. Elle renvoie implicitement à l’idée que les victimes/survivantes extrapolent leur vécu considéré comme subjectif, voire qu’elles inventent potentiellement des histoires, et que leurs revendications ne sont pas forcément valables. La neutralité et l’objectivité sont des perspectives illusoires – qui renvoient dos-à-dos un agresseur et sa victime – dans une société structurée par le patriarcat ; un système qui positionne un groupe social comme dominant, les hommes, et un autre comme dominé, les femmes et les autres identités de genre. Toute prise de parti ou absence de prise de parti contribue soit à préserver la domination masculine, soit à l’inverse, à la combattre. Les personnes qui se positionnent en soutien aux victimes/survivantes ne sont pas partiales ou assoiffées par une dynamique de vengeance. Elles expriment simplement qu’elles croient les victimes et qu’elles les épaulent dans ce qu’elles ont trouvé la force de faire et de dire, au sein d’une société qui les silencie perpétuellement.

Il est primordial de nommer les violences sexuelles (et de ne pas les assimiler aux termes fourre-tout de « violences machistes ») pour prendre en compte les mécanismes spécifiques qui les maintiennent – comme l’impunité des violeurs, la silenciation des victimes, le backlash* de celles qui dénoncent – et lutter contre ceux-ci. Dans les faits, le groupe de vigilance et de soutien féministe, qui a porté la parole de la victime au sein du 8 mars, a subi de nombreuses attaques avant et après la dénonciation (inversion des responsabilités, rumeur de compétitivité entre organisations, décrédibilisation des féministes dépeintes comme vengeresses, reprise du contrôle de la narration par l’agresseur, sentiment de peur, culpabilisation, jugement des demandes, etc.). Le réseau de la victime a été confronté à une vague de réactions (dont la publication de l’article le ciblant indirectement) qui peut avoir pour conséquences un découragement, un isolement, un focus sur les féministes en soutien plutôt que sur l’agresseur, des critiques perpétuelles sur la forme et les moyens employés qui invisibilisent finalement les faits d’agression.

La démarche du groupe de soutien s’appuyait sur la volonté de ne pas reproduire, au sein même d’un mouvement féministe, les dynamiques du système judiciaire patriarcal et bourgeois qui remet quasi systématiquement en question et invisibilise la parole des victimes/survivantes (exigence de preuves, etc.)

Pour conclure… 

Vous parlez de politique de l’identité, nous parlons de solidarité et de sororité. Écarter un agresseur, présumé ou avéré, fusse-t-il un « camarade » des espaces de militance féministe est le minimum pour pouvoir ouvrir le débat.

Vous réclamez le droit au débat ? Nous réclamons le droit de débattre en sécurité et en solidarité.

Nous réclamons que notre parole soit entendue et écoutée, qu’elle soit collectivisée car nous sommes des milliers de victimes, qu’elle soit politisée en la plaçant dans un cadre de compréhension globale des rapports sociaux d’oppression.

Nous réclamons que les victimes soient reconnues et cette attente est politique car la plupart d’entre elles sont invisibles. Prendre soin de nous et être solidaires est politique. La lutte est partout, et évincer les plus vulnérables pour éviter les enjeux qui dérangent est plus oppressif que révolutionnaire.

Une véritable justice transformatrice postule qu’une communauté ne peut rester passive face à des situations de violences sexuelles. Cela signifie surtout qu’il faille « faire communauté » et ne pas se complaire dans une position extérieure, voire hostile au processus de gestion.

Si la volonté est réellement de construire des ponts, nous devrions poser des actes concrets de sororité. Des actes, pas des mots.

SignéDes féministes révolutionnaires dogmatiques qui se complaisent dans la souffrance et la faiblesse


[1] Le Collecti.e.f 8 maars rassemble des femmes de tous horizons dans la volonté commune d’organiser une grève des femmes en Belgique le 8 mars (journée internationale de lutte pour les droits des femmes) et obtenir des avancées concrètes.

[2] Elaboré par Kimberlé Williams Crenshaw en 1989

[3] Nous ne nous attarderons pas ici sur les aspects théoriques, mais nous avons été interpellées par la manière dont certaines références ont été citées, de manière approximative et en décalage avec la pensée de leurs autrices, dans un article qui dénonce les « politiques de l’identité ». Nous pensons notamment à bell hooks ou Juliette Rousseau, lesquelles s’appuient justement sur les apports de l’intersectionnalité et sur la nécessaire prise en compte des multiples rapports de domination dans les espaces de lutte.

[4] « Yo te creo », message largement diffusé en soutien à une victime/survivante, en Espagne, en 2017