Convergences dans le secteur de la santé en lutte: le cas de Rome.

Secteur de la santé en lutte ! Réflexions sur les conséquences de la gestion néoliberale du secteur de la santé sur les conditions de travail du personnel et sur la qualité des soins de santé.

Depuis plusieurs années nous assistons à la destruction du système de santé publique. 

Ce processus de démantèlement va de pair avec l’idée que la logique de profit et une gestion managériale du secteur de la santé puissent être plus efficaces que l’ancien système de santé publique, fils de l’état social. Par ailleurs, cette tendance à connu une accélération majeure avec la crise de 2008 et les politiques d’austérité qui l’ont suivie.

Dans les faits, un secteur censé garantir un droit universel a commencé à être géré comme une entreprise privée, vouée à faire du profit.

La recherche du profit et les mécanismes de concurrence ont eu des nombreuses conséquences. Nous allons en développer trois, selon nous, particulièrement importantes à relever.

Premièrement, la santé a but lucratif à engendré  un système de santé à deux vitesses, avec des personnes qui ont les moyens de s’adresser au secteur privé et bénéficier d’un service et d’infrastructures de meilleure qualité. En Belgique, ce mécanisme se manifeste par le biais du recours (pour les personnes qui peuvent se le permettre) aux assurances privées, qui se multiplient de plus en plus, et qui donnent accès à un service « plus particulier » de l’équipe médicale en chambre privée.

Deuxièmement, la pression financière sur les hôpitaux détériore les conditions de travail, augmente les cadences, accroit la flexibilité des horaires, précarise les formes contractuelles et diminue les salaires, bref ! dégrade dans son ensemble la condition des travaille.ur.se.s de la santé. Ensuite, la dynamique de marché valorise le recours à l’externalisation de certains services tel que les services de lingerie, de restauration ou de nettoyage, produisant de nouvelles formes d’exploitation et aggravant toujours plus les conditions de travail. A cela, il faut rajouter la présence d’une pression continue vers le bas des conditions de travail (en terme de salaire, horaire et charge psychosocial) due aux contraintes commerciales et aux restrictions budgétaires. L’externalisation de certains services au sein du milieu hospitalier est aussi complice dans  la production de nouvelles formes d’exploitation, aggravant encore plus les conditions de travail de tout le personnel du secteur de la santé.

Finalement, la carence structurelle de personnel et d’infrastructures conduit à un service inefficace et incapable de répondre aux besoins des patient.e.s. Cette pénurie amène une pression supplémentaire, à charge des travailleurs et travailleuses, qui se traduit par un sentiment de culpabilité d’être dans l’incapacité de pouvoir assurer la sécurité et la qualité des soins aux patient.e.s.

Depuis la base 

Malgré les différences contextuelles, nous pouvons remarquer que cette tendance/dynamique s’installe dans le secteur de la santé de plusieurs pays de l’Europe occidentale.  Dernièrement, à Bruxelles, un mouvement de lutte a été initié par le personnel du secteur de la santé dans les hôpitaux publics. Cette dynamique de lutte est en train d’être portée petit à petit aussi par le personnel travaillant dans le secteur hospitalier privé.  Dans ce climat de lutte, il nous semble intéressant de citer un parmi les nombreux exemples « internationaux » de lutte menée par le secteur de la santé publique.Le but, étant pas de « faire du copier-coller », ni de « montrer  l’exemple » ; mais plutôt de  se pencher sur des éléments qui pourraient servir comme pistes de réflexion.  

Convergences : Le cas de Rome

L’état du secteur de la santé publique dans la capitale italienne est devenu insoutenable : des listes d’attente interminables pour accéder aux soins publics, un personnel de plus en plus en souffrance devant faire face à une demande grandissante, un secteur privé en expansion et de plus en plus cher.   Cette situation a débouché sur plusieurs mobilisations organisées par le personnel de la santé afin d’améliorer ses conditions de travail, de salaire et d’horaire. Pour cela, une intuition remarquable dans la dynamique de cette lutte, réside dans l’engagement direct et actif des bénéficiaires dans le combat.  Les raisons de cette convergence se situent dans la spirale du mauvais service : le personnel est frustré par l’impossibilité matérielle d’assurer un service de qualité dans les conditions actuelles ; les patient.e.s, de leur côté, sont frustré.e.s par la qualité des soins reçus.

Un élément de convergence ultérieur réside dans la prise de conscience collective que le déclin du service public n’est pas du fait des travailleurs et travailleuses.
Enfin, la conviction de la nécessité d’un accès universel à la santé a amené à collectiviser le problème –seulement apparemment de catégorie- qui, finalement, concerne tous et toutes de près.  Ceci est un mécanisme qui permet la construction de rapports de force aptes à atteindre des objectifs spécifiques.  En même temps, cela permet la formation d’alliances sociales ayant pour but de gagner des combats communs.  

Dans la pratique 

Dans le contexte romain, cette dynamique s’est concrétisée par la création d’une coordination de lutte pour l’accès à la santé. Celle-ci est mise en place directement par les bénéficiaires, en articulation –bien évidemment – avec la lutte du personnel du secteur de la santé. Les revendications de cette coordination (coordinamento cittadino sanitario) réclament une amélioration de la prise en charge des patient.e.s qui passe, entre autres, par l’amélioration des conditions de travail du personnel.

Ceci démontre que les bénéficiaires considèrent que la qualité des soins est intimement liée aux conditions dans lesquelles le personnel sanitaire est contraint de travailler.  Pour cette raison, une des premières revendications de la coordination est celle de répondre au problème des sous-effectifs à travers de nouvelles embauches. Ainsi, la charge et la responsabilité du travail seraient reparties, les heures par shifts diminuées, entraînant, par conséquence, une diminution de la charge psychosociale. De cette manière, le travail devient plus soutenable avec une amélioration du service. Il est possible d’ajouter à cela la demande d’ouverture de nouvelles infrastructures ou l’appel à l’amélioration et à l’élargissement de celles existantes.

Améliorer les conditions de travail et de soins passe aussi par des structures de qualité et en nombre suffisant pour répondre à la demande. Une autre piste de réflexion mène au problème de l’externalisation mise en œuvre par les hôpitaux afin de réduire les coûts de gestion. Cela est une réponse au manque structurel de personnel qui est en revanche contourné à travers le recrutement direct de personnel sanitaire employé par des entreprises privées.

En Italie, nombre de services sanitaires ont été externalisés (le service d’ambulance est emblématique), entraînant l’introduction dans le secteur public de formes de contrat de plus en plus précaires qui impactent de façon néfaste les conditions salariales, horaires et par conséquence le bien-être au travail. De plus, afin de lutter contre les mécanismes de privatisation du secteur public de la santé, la coordination demande la fin de l’intramoenia ou l’accès à l’activité intramoenia avec le tarif du secteur publique. L’intramoenia est l’activité professionnelle qu’un médecin peut effectuer en privé au sein d’un centre de santé publique.

Cela veut dire que le patient qui appelle l’hôpital pour une visite a le choix de voir le médecin pendant son horaire de travail, payer le ticket à prix facilité et se mettre sur une liste d’attente qui peut aller jusqu’à un an. Autrement, il peut voir le même médecin, pendant son horaire intramoenia et payer la tarif « privé » du médecin.Dans la réalité cela se traduit par une santé à deux vitesses, avec des personnes qui peuvent se permettre d’accéder au secteur privé et se soigner plus rapidement, et des personnes, celles plus précaires, qui se voient contraintes d’attendre des mois avant d’accéder aux soins. 

De plus, privatiser l’activité professionnelle dans les structures publiques nie l’universalité de la santé, élément crucial de cette lutte qui se bat pour l’abattement de tout obstacle d’accès aux soins, surtout pour les couches de population plus précarisées. Au-delà de toute origine et statut juridique, le droit à la santé doit rester accessible à tous et à toutes. 

Mécaniques communes 

Les différentes luttes qui se développent au niveau européen (Belgique, France, Royaume Uni, Italie…) font émerger des éléments qui dépassent les contextes et les caractéristiques spécifiques de chaque pays. Ces combats nous montrent un problème de fond, structurel, qui émane de la gestion néolibérale du système de santé. Ce mécanisme est aussi à la base de beaucoup d’autres politiques développées partout et dans tous les secteurs au fil de ces dernières décennies. Il nous semble que les contradictions générées par ces politiques aient atteint un pic, un moment crucial. L’enjeu : le fonctionnement et l’existence même de la santé publique et donc l’accès aux soins pour une grande partie de la population. Une lutte qui peut et qui doit être gagnée, en inversant cette tendance et en remettant au centre les personnes et les travailleurs et travailleuses du secteur de la santé. Non à la logique du profit dans le secteur de la santé !