Edito #1: A la recherche de la tempête

L’émergence de différentes mobilisations, depuis l’automne 2018, nous a amené.e.s à développer cet outil d’écriture et réflexion collective afin de réfléchir et prendre du recul par rapport aux dynamiques des mouvements de base en Belgique, sans pour autant s’en détacher complètement.

Cet édito est le fruit d’une écriture collective, une démarche que nous sommes en train d’expérimenter au sein de la rédaction d’Anker-mag.

La montée de nouveaux mouvements sociaux peut être lue en relation avec la crise courante de la représentation politique. Cette dernière influence la manière dont les mouvements sociaux s’expriment. Elle est le résultat de la désillusion des personnes face aux institutions et aux formations politiques traditionnelles, face à l’horizon du réformisme et des forces néolibérales. Ce facteur n’est pas secondaire par rapport à la montée des forces de l’extrême droite réactionnaire et xénophobe. La droite identitaire, ainsi que les forces politiques du projet européiste, ne sont que deux faces d’une même pièce: ces deux champs représentent deux options différentes employées par le capitalisme pour gouverner son processus de restructuration.

Il nous semble évident que les mouvements sociaux qui viennent du bas sont les seules forces capables de garantir actuellement une réponse massive et de pratiquer une opposition sociale à la droite identitaire ou aux forces politiques du projet européiste mentionnées ci-dessus.

Il est crucial de s’interroger sur notre rôle, en tant que militant.e.s, au sein des mobilisations émergentes. Ainsi, il est primordial de participer à l’intérieur de ces luttes et non pas de rester en dehors en tant que simples observateurs. Cette posture implique qu’il faut accepter la possibilité de se retrouver face à des contradictions, à des inattendus ou encore à des formes d’expressions nouvelles et imprévisibles. On pense, par exemple, au côté spontané et au manque d’organisation – au sens traditionnel du terme – des gilets jaunes, qui en a déstabilisé plus d’un, surtout au début du mouvement. Enfin, pour comprendre les nouvelles formes d’expression de la lutte de classe sans imposer un point de vue préconçu, il est fondamental de développer une lecture de la réalité qui vienne du savoir produit par les luttes.

Dans cet édito, nous faisons référence à trois mouvements de base. En premier lieu, le mouvement féministe transnational, qui en Belgique se rassemble autour du Collecti.e.f. 8 maars. Pour la première fois, un collectif indépendant de tout parti politique, syndicat ou association a lancé un appel à une grève des femmes (toute personne s’identifiant et/ou étant identifiée comme femme) pour le 8 mars 2019, journée internationale de lutte pour le droits des femmes. Ensuite, nous pensons au mouvement des gilets jaunes né cet automne, qui en Belgique s’organise surtout en dehors de Bruxelles. Enfin, il y a le mouvement pour le climat, lancé en janvier 2019 par une série de grèves étudiantes.

Nous n’avons pas l’arrogance d’interpréter les moyens d’expression de ces mouvements, et voulons respecter leur capacité indépendante d’élaboration. Nous essayerons toutefois de proposer des pistes de réflexion et d’action à partir de notre expérience.  Nous tenterons également d’identifier des intuitions, des potentiels, des tendances pouvant servir à l’analyse et à l’intervention dans les luttes, courantes et à venir.

Bien que ces mouvements soient différents en termes de composition sociale, d’analyse et d’élaboration politique et de radicalité, on peut identifier des éléments communs,qu’on listera ci-dessous, et que nous allons approfondir et développer davantage dans une série d’articles qui suivront cet édito :

  • Ces mouvements sont majoritairement allergiques au discours politique traditionnel et ils mettent en place des formes d’organisation non conventionnelles ;
  • Ils ne se sentent pas représentés et, surtout, ne veulent pas l’être : il y a plutôt une recherche de formes d’auto-représentation ;
  • Les subjectivités sont au centre de ces mouvements, dans le sens où ce sont les composantes sociales de chaque mouvement, avec leurs besoins réels et immédiats, à en être les protagonistes et à en déterminer les manières d’expression ;
  • Plus particulièrement pour le mouvement féministe et le mouvement des gilets jaunes: le fait d’être capables de s’autodéterminer, ce qui se traduit par l’identification d’objectifs fondamentaux à atteindre, en liaison étroite avec les besoins matériels ; 
  • Ils élaborent des formes d’organisations non traditionnelles, où il y des éléments s’apparentant à la démocratie directe. 

A partir de l’identification de ces éléments, plusieurs questions nous viennent à l’esprit : comment est-il possible d’identifier les besoins et d’éviter qu’ils soient récupérés par une rhétorique réformiste ? Comment faire pour développer de nouvelles formes d’organisation afin d’articuler une stratégie, et comment trouver des moyens pour faire en sorte que la force de ces mouvements continue à s’exprimer sur le long terme ? Quelle est notre posture, étant donné qu’on veut être parti prenante de ces mouvements et pas etranger.e.s au processus ?

Nous pensons que trouver les réponses à ces questions est un processus long et potentiellement infini. Ces réponses ne se trouvent que dans les luttes mêmes, et dans les savoirs que ces dernières produisent.