Pride 2019, premier témoignage (anonyme)

[Temoignage anonyme publié par le Collectif de Lutte Trans que nous reproduisons ici avec leur autorisation].

La Belgian Pride, c’est la marche des fiertés LGBTQI+ qui se tient une fois par an en Belgique à Bruxelles.

Ma première Belgian Pride était celle de 2015. J’ai rejoint des amis, on a pas mal bu, on a dansé sur la grosse techno qui passait à la Bourse. C’était chouette, mais je gardais un goût d’insatisfaction.

Au cours des trois années qui ont suivi, j’ai gagné en maturité et j’ai commencé à me politiser. J’ai commencé à me dire que la Pride était devenue un carnaval qui avait perdu tout son sens… Puis non. Puis si, puis non.

Lorsque je me suis rendu à la Belgian Pride 2018, je suis venu en tant que spectateur avec mon compagnon. Nous avons regardé la parade. Les costumes étaient magnifiques et les chars passaient de la grosse musique, encore. De nombreuses expressions de notre communauté étaient représentées (lesbienne, gay, bi, trans, mais également travailleur-ses du sexe, BDSM, cuir, travestis, polyamoureux-ses, asexuel-les, etc.). Mais il manquait quelque chose… J’avais toujours cette insatisfaction.

Dans les jours qui ont suivi, je suis tombé sur un article écrit par une personne qui était également à cette Pride. Ce que cette personne exprimait correspondait bien à mon ressenti. Ce qui m’a le plus marqué dans cet article, c’est que cette personne demandait qu’on continue de s’éclater à la Pride, mais avec moins de grosse techno, et plus de gueulophones, de slogans, de poings levés.

Grâce à cet article, j’ai pu mettre des mots sur mon « goût de trop peu ». Lorsque j’imaginais la Pride, avant d’y aller pour la première fois en 2015, j’imaginais une grosse manifestation pacifique et joyeuse, comme celles qu’on voit dans les films. Une parade colorée qui réclamait quand même ses droits et ses libertés.

La Pride aujourd’hui est pour moi juste une technoparade politicienne à laquelle les gens viennent pour boire, danser, faire la fête et rien d’autre. C’est devenu une mascarade qui tolère, dans nos luttes, celles et ceux qui nous oppriment, lorsqu’ils/elles ne se servent pas de nous à des fins électorales.

Je ne dis pas ici qu’il ne faut plus de char avec de la musique et qu’il ne faut plus boire et faire la fête. C’est important de faire la fête. Mais c’est également important de se rappeler pourquoi on fait la fête, dans quel but, et de garder en tête que nous subissons encore de nombreuses discriminations (rendues) ordinaires ou non.

Cette année 2019 marquait les 50 ans de Stonewall ( = les émeutes qui constituent « la première pride »), et j’ai décidé de passer ma Pride (qui a eu lieu ce samedi 18 mai 2019) comme j’ai toujours voulu la passer : en militant pour mes droits et en dénonçant la récupération politicienne de notre cortège par des partis qui pour la plupart considèrent que l’égalité est acquise, voire qui sont opposés à nos droits fondamentaux d’êtres humains, malgré une façade LGBTQI+friendly. Nous étions une petite soixantaine de LGBTQI+ et d’allié-es à s’incruster dans le cortège bien ordonné, avec nos slogans, nos gueulophobes, nos banderoles et nos drapeaux. Nous sommes venu-es à notre Pride afin de manifester et de rappeler aux autres personnes présentes, dans et hors du cortège, ce pourquoi nous sommes là.

Le cortège n’avait pas encore démarré et nous venions à peine de nous y faire une place qu’une trentaine de policier-es nous ont encerclé-es. Une fois qu’ils furent assez nombreux-ses pour nous nasser ( = des cordons formés de policiers se déplacent de façon à obliger la foule à se diriger vers un endroit déterminé), ils ont commencé à nous demander de bouger sur le trottoir. Nous ne bougions pas. Ils ont commencé à nous pousser. Nous résistions. Ils nous ont poussés de plus en plus violemment. Nous résistions encore. Des manifestant-es sont tombé-es mais la police s’en moquait et continuait de nous pousser même lorsque nous les avions prévenus du danger qu’encouraient ces personnes. Je me souviens qu’un policier a saisi le foulard que je portais et a tiré dessus pour m’étrangler alors que je résistais avec mes camarades. C’était la première fois que j’avais à faire à la police de cette façon.

Malgré nos efforts, la police nous coinça sur le trottoir pour dégager une place suffisante sur la route pour que le reste du cortège puisse défiler sans nous, ils ont cessé de nous bousculer. Nous étions tous-tes ensembles plus révolté-es que jamais dans un enclos de flics, privé-es de Pride alors que nous n’avions rien fait. Je dois avouer avoir pleuré de colère en subissant tout ça… « Elle est belle votre Pride ! » Et même si c’était la première fois que je subissais une situation aussi stressante, je n’ai pas eu peur, car j’étais entouré de personnes prêtes à m’aider quoiqu’il arrive, et j’étais prêt à les aider quoiqu’il arrive. Nous étions unis, solidaires, et cela nous a permis de faire face à cette situation qui dans d’autres circonstances aurait vu nombre d’entre nous craquer et perdre ses moyens.

Malgré cette nasse ( = l’enclos de policier-es), notre détermination ne nous a pas quitté-es. Après les bousculades et quelques crises d’angoisses chez l’un-e ou l’autre, l’ambiance s’est allégée… Puis nous avons milité comme nous avions prévu de le faire. Nous avons gueulé nos slogans, nous avons attiré les regards sur nous afin que les gens se rendent comptent que des LGBTQI+ avaient été forcés de quitter LEUR cortège en subissant des violences policières alors que des Rainbow Cops se pavanaient dans ce dernier quelques chars plus loin. Il y a 50 ans lors des émeutes de Stonewall, ils étaient contre nous. 50 ans plus tard, ils sont toujours contre nous, mais se permettent également d’infester nos luttes.

Lorsque le char de la N-VA (parti politique flamand aux idéaux racistes, loin d’être un allié de nos luttes) est passé devant nous, l’ambiance s’est tendue. Nous avons hué le char. Il y a néanmoins eu ce moment que j’ai trouvé très touchant où quelques personnes ont commencé à scander le fameux « Siamo tutti antifascisti » en frappant dans les mains. Petit à petit nous les avons rejoints jusqu’à ce que toute la nasse le fasse, les bras levés vers le ciel. Je ne suis pas trop sûr de ce qu’il s’est passé ensuite entre mes camarades qui étaient face au cordon policier et ce dernier… J’ai vu un mouvement de foule et mes camarades se sont écroulés au sol, la nasse s’est resserrée et nous avons reçu du gaz lacrymogène.

De nombreux-ses camarades avaient les yeux rouges et le visage en feu. Nous prenions soin les un-es des autres en passant des bouteilles d’eau et du sérum physiologique afin que celleux qui avaient été gazés puissent s’en sortir le plus vite possible. Et à quelques mètres à peine, la Pride continuait. Mais nous, nous ne baissions pas les bras. Il y avait dans notre enclos un beau soutien mutuel qui nous empêchait de craquer et qui nous rendait tous-tes plus fort-es !

Les journaux sortis le lendemain diront que la police nous a donné de l’eau et du sérum physiologique, mais il n’en est rien. Nous nous sommes entraidés sans qu’ils ne bougent le petit doigt et ce sont nos camarades médics qui nous ont aidés à apaiser les effets du gaz lacrymogène.

Nous avons continué à patienter après cet évènement. Nous faisions circuler de la nourriture, nous discutions entre nous alors que nous ne nous connaissions pas, certain-es se sont mis-es à chanter et à jouer de la guitare. Il y avait une ambiance joyeuse d’échange et de partage malgré ce qui nous arrivait.

La pluie s’est mise à tomber et quatre combis sont arrivés, manifestement afin de tous-tes nous embarquer. Certains de nos camarades se sont assuré-es que nous pourrions partir après un simple contrôle d’identité, tout en assurant que celleux n’ayant pas leurs papiers sur elleux puissent également partir sans encombre. Nous étions tous-tes très heureux-ses de pouvoir enfin quitter cet enclos (et d’enfin pouvoir aller aux toilettes). Nous avons été nassé-es pendant 2h30, jusqu’à ce que le cortège nous dépasse. Ce faisant, la police s’est assuré que nous ne puissions pas du tout prendre part à un événement dont nous sommes pourtant les premier-es concerné-es.

Nous sommes rentré-es chez nous les corps et les esprits endoloris par ce qu’il venait de se passer. Cette année pourtant, je suis revenu de la Pride sans avoir cette sensation d’insatisfaction. J’ai préféré être présent avec mes camarades dans cet enclos policier plutôt que de participer à cette parade qui, sous cette forme, n’a plus de sens pour moi.

Ce matin, le lendemain de cette aventure mouvementée, je me suis réveillé pensif. J’avais besoin de partager ce qui nous était arrivé, j’avais besoin que d’autres personnes que la cinquantaine présente avec moi puissent ressentir cette indignation. « Ce n’est pas juste… C’est notre lutte. » C’est ce que je me répète en boucle depuis que nous avons été libéré-es. Je me suis imaginé que les 60 voire 70 000 LGBTQI+ présents ce jour-là nous rejoignaient pour lutter afin de récupérer notre cortège. Dans un monde idéal, il n’y aurait plus de char politicien, plus de Rainbow Cops et moins de grosse techno. Il y aurait plus de gueulophones, de slogans, de poings levés.

Peut-être que ce témoignage permettra à d’autres d’ouvrir les yeux et de nous rejoindre. Peut-être qu’il aidera mes camarades de lutte de garder espoir. Moi, je ne perds pas espoir. Et si je dois me faire bousculer, nasser et gazer encore et encore aux prochaines « Belgian » Pride pour récupérer nos luttes, alors je le ferai.

« Pride is a protest. »