#Slaveroo : une interview avec des coursiers belges

Cet article est la traduction d’une interview réalisée par Callum Cant, et publiée le 31 octobre 2018 sur Notes from Below.
Nous les remercions pour avoir permis la diffusion de ce contenu.

L’article original en anglais est consultable ici

En Octobre, des coursiers de 12 pays différents et 34 organisations se sont retrouvés à Bruxelles pour le congrès fondateur de la Fédération Transnationale des Coursiers. Cette fédération représente des travailleurs de plateforme au-delà des frontières et mène une lutte coordonnée pour de meilleures conditions de travail dans le secteur. Pendant cette rencontre, nous avons interviewé  un certain nombre de travailleurs de partout en Europe afin d’avoir une meilleure compréhension des dynamiques de la lutte.

CC Callum Cant est éditeur de Notes from Below 

DS Douglas Sepulchre est membre du Collectif des coursier-e-s / KoeriersCollectief ; il a été licencié par Deliveroo au début de 2018

K Kyle est un travailleur de Deliveroo qui vient de Gand

CC Comment s’est déroulée la lutte en Belgique depuis août 2016?

DS Je pense que la lutte la plus importante que nous avons eue avec les coursiers était à Bruxelles. Elle a duré entre novembre 2017 et fin janvier 2018. Avant, nous avions un contrat avec une agence intermédiaire. Nous n’étions donc pas directement employés par Deliveroo mais indirectement par une agence d’interim appelée SMART. Deliveroo a ensuite décide de nous forcer à devenir indépendants, avec toutes les merdes que ça implique, comme être payés par commande et non par heure et perdre nos droits à la sécurité sociale. En novembre, nous avons organisé notre première manifestation. Nous avions un objectif: être capables de négocier avec Deliveroo et être reconnus avec le collectif en tant que organisation représentante des droits des travailleurs.

Deliveroo disait que, si nous avions un problème, il fallait venir en parler individuellement, nous sommes tous dans le même bateau, blah blah blah. Notre but était de dire non, vous devez discuter avec les représentants que les coursiers auront élus. Nous avons finalement réussi à gagner ça. Bien sûr, c’était la première étape car nous n’allions pas obtenir quoi que ce soit avec les premières négociations. Ce n’est pas comme ça que ça marche.

La première rencontre entre nos représentants et Deliveroo a eu lieu en décembre. Deliveroo a rejeté toutes nos demandes, donc nous sommes partis en grève quelques fois en janvier. Nous avons rassemblé beaucoup de gens. La grève a commencé à Bruxelles et puis s’est étendue à Liège. Nous avons réussi à organiser une grève importante et à mobiliser pour la première fois environ 50 coursiers pour suivre la grève. Pour Bruxelles, c’est un nombre important.

CC Combien de coursiers y-a-t-il à Bruxelles?

DS Deliveroo disait 3000 pourtant, à chaque grève, nous avons réussi à tout bloquer. Dans notre syndicat, nous organisions toutes les personnes travaillant à temps plein pour Deliveroo, toutes les personnes étant investies dans leur travail car c’était leur source principale de revenus. Nous avions donc 50 personnes en grève mais nous en avions 300 dans le syndicat. Deliveroo disait qu’ils avaient 3000 travailleurs mais dans ce nombre, il y avait beaucoup de gens qui ne travaillaient qu’un seul service. En réalité, en termes de commande, nous en avions la majorité organisée. C’était une bonne chose mais à un moment nous en avons compris la limite. Nous avions une bonne idée: créer un fond de grève. Cela a plutôt bien marché car nous avons été capables de payer une indemnité de grève aux coursiers. Le problème est qu’au même moment, le gouvernement a créé un nouveau statut qui a été fait juste pour les compagnies de merde comme Uber ou Deliveroo. A ce moment-là, nous avions même le gouvernement contre nous. Les grèves n’ont pas eu d’effet donc nous avons décidé d’occuper le siège de Deliveroo. L’occupation a duré 48 heures. A la fin, nous sommes partis à la condition que nous ayons une rencontre avec un.e représentant.e du ministère du travail.

CC Tu parles d’occupation –  que s’est-il passé exactement?

DS Nous sommes arrivés dans leur bureau et une personne est allée poser des questions sur le nouveau statut et tout. Les 20 autres personnes se cachaient à proximité. Après nous avons tous suivi le premier travailleur à l’intérieur et nous nous sommes assis. Le patron a décidé de demander à tous les employés du bureau de partir, à l’exception d’un top manager qui est resté avec nous pendant les 48 heures. Nous ne l’avons pas kidnappé ! Il est resté car il le voulait. Ils ont appelé la police, mais la police a dit que nous étions autorisés à être la car nous travaillions pour Deliveroo. Il s’agissait donc d’une occupation légale d’employés de la compagnie. Après, Deliveroo a dit que nous étions des travailleurs indépendants, alors la police a dû demander à un juge de trancher. Bien sûr, le juge ne voulait pas prendre une décision rapidement car il s’agissait d’une question délicate. Nous sommes donc restés 48 heures et c’était complétement légal. Nous avons seulement eu affaire à une équipe de sécurité privée dont la plupart des membres travaillait pour UberEats dans leur temps libre. Nous avons donc développé de bons contacts avec eux. Après cela, nous sommes partis car ils ont accepté notre demande de négociation.

Cela n’a pas marché. Deux jours après avoir quitté l’occupation nous avons perdu le combat et avons été forcés à devenir des travailleurs indépendants sous peine d’être renvoyés. J’ai été renvoyé. Malgré tout, cela a été une lutte incroyable, nous avons réalisé et appris beaucoup de choses. Nous avons montré que malgré le fait que nous soyons dispersés à travers Bruxelles, nous pouvions quand même construire un mouvement. Maintenant, nous devons gérer la question de la rotation du personnel parce que tous les coursiers avec qui nous nous sommes organisés sont partis et les nouveaux ne connaissent pas l’histoire de notre lutte. C’est un travail que nous devons recommencer, cela ne s’arrête jamais.

CC C’est un très bon exemple des dynamiques qui se sont produites un peu partout – mais nous n’avons pas de témoignage de cette lutte en anglais.

DS Les français parlaient à un moment de leurs luttes et ont parlé des grèves qu’ils avaient organisées durant l’été 2017. Tout ce que nous avons fait ce sont des choses qu’ils avaient faites avant nous et nous avons appris d’eux. Nous avons copié leurs tactiques pour nos grèves, nous sommes allés à travers la ville pour demander aux restaurants d’éteindre les dispositifs qui les mettent en contact avec Deliveroo. Et je sais que, si les français ont fait des grèves, c’était grâce à vous qui avez tout lancé en Angleterre. Nous avons effectivement besoin de développer une histoire commune de nos luttes.

CC Donc où en sont les choses en Belgique aujourd’hui?

K Je fais partie du syndicat socialiste, dans le secteur des transports – BTP/UBT. Pour le moment je suis l’un des seuls organisés dans ce syndicat ou membre d’un syndicat tout court. J’essaye de discuter avec mes collègues et j’ai quelques idées pour commencer à organiser quelque chose, une organisation de coursiers à Gand. C’est très intéressant d’être ici à cette conférence et d’écouter les récits de ce qui a été fait et comment.

CC Et vous êtes prêts à relancer la lutte ici à Bruxelles?

DS Oui. Cette conférence est géniale car elle est organisée internationalement. Ici en Belgique il y a une relation nord-sud qui ne fonctionne pas très bien.

CC Une division flamands – francophones?

DS Oui. Bruxelles est techniquement francophone et flamande (mais 95% francophone) là où Gand est flamande.

CC Donc les grèves ne se sont pas étendues entre les deux ?

DS Oui, cela pourrait être compris comme cela. Nos grèves se sont étendues à Liège, qui est francophone. Peut-être que c’est même plus compliqué que cela. Mais maintenant, nous nous sommes rencontrés et avons discuté de comment s’organiser malgré cet écart. Nous avons réalisé que nous avions besoin d’essayer plus de travailler avec les travailleurs d’UberEats. Notre mouvement était surtout centré autour des cyclistes mais c’est évidement important d’organiser les autres aussi. Ils ont une expérience assez différente et en général sont un groupe sociologiquement diffèrent. 

CC Y-a-t-il des travailleurs migrants?

DS Yep

CC Et étaient-ils vraiment impliqués la première fois?

DS Nous en avions un peu mais en vrai nous avons créé le mouvement d’abord autour de la communauté des coursiers. Tu sais, les gens qui aiment le vélo. Dans cette communauté, tu as des travailleurs très précaires et non blancs. Mais il y en a plus qui travaillent à moto. Nous devrions nous tourner vers ces gens-là aussi.  

C’était une limite claire à notre mouvement : être uniquement des cyclistes. C’est comme ça que nous avions réussi à créer une communauté au début, c’est comme ça que tu organises un mouvement. Parler des hobbys et des intérêts partagés a été un bon début.

CC Je pense que cela vaut la peine de dire qu’en Angleterre nos grèves ont seulement marché quand les deux groupes ont travaillé ensemble. Seuls, comme cyclistes, c’était difficile mais quand les coursiers motorisés ont décidé de partir en grève, le tout a commencé. Toutes les grandes grèves de Londres ont été menées par des militants migrants travaillant en moto.

Auteurs

Kyle

Kyle est un travailleur de Deliveroo qui vient de Gand

Callum Cant (@CallumCant1)

Callum Cant est en train d’écrire Working for Deliveroo, qui sera publié par Polity Press. Il est doctorant à l’Université West London.

Douglas Sepulchre

Douglas Sepulchre est membre du Collectif des coursier-e-s / KoeriersCollectief; il a été licencié par Deliveroo au début de 2018