Notes sur la ville

L’article ci-dessous se veut l’introduction d’un long travail de réflexion autour de l’espace de la ville de Bruxelles: le but est d’enquêter sur les différentes dispositifs du pouvoir et d’exploitation qui caractérisent les relations sociales dans le territoire bruxellois afin de produire une connaissance critique et un savoir politique sur les mécanismes qui façonnent l’espace (entendue comme dimension physique et sociale) dans laquelle on se trouve.

La dimension spatiale de la ville est, de plus en plus, objet d’analyses : le nombre croissant de population habitant dans des villes et l’incessante urbanisation au niveau global représentent deux des raisons de la centralité de la critique urbaine aujourd’hui.

Envisager une approche critique en pensant à la ville, comme dimension spatiale et sociale, implique une compréhension nécessaire des principales mutations du système économique et productif et de ses propres formes d’exploitation. On observe, en fait, le tissu urbain être constamment redéfini de manière à répondre à l’impératif d’une production croissante du profit. Ce processus est visible dans les formes (plus évidentes) de gentrification, spéculation immobilière, touristification, etc. Il est nécessaire, donc, de lire les transformations économiques, sociales et politiques du territoire de la ville dans le cadre de l’évolution courante du capitalisme.

L’espace, alors, n’a pas une identité en soi-même indépendante: il est produit par les relations sociales qui s’y déroulent. Toutefois, l’espace n’est pas seulement qu’un support physique: il contribue à la production et reproduction des mécanismes du pouvoir. Enquêter tels mécanismes signifie penser “contre” l’espace, c’est-à-dire observer de façon critique la manière dont les dynamiques de domination s’inscrivent dans le territoire, les identifier pour les contrer.

Avant de poursuivre avec le texte, il faut clarifier le but de cet article. L’objectif n’est pas de détailler analytiquement les dynamiques de pouvoir qui existent actuellement; mais plutôt de développer une première réflexion générale sur la conception de l’espace urbain, dans ses diverses facettes, afin de faire apparaître sa dimension intrinsèquement politique et conflictuelle.

Les réflexions autour du projet Anker sont fortement liées à l’espace bruxellois; ce dernier représente la base de notre action et réflexion politique, ainsi que la dimension territoriale à l’intérieur de laquelle se produisent et reproduisent les relations sociales du pouvoir et domination qu’on veut mettre à nu.

Les évolutions du changement du tissu urbain de Bruxelles nous paraissent suivre un processus de construction d’une identité cosmopolite (croissant), qui s’inscrit dans les dynamiques de la globalisation à l’échelle mondiale. Le rôle que Bruxelles assume, surtout au niveau européen, du point de vue de la connectivité, des institutions internationales et des flux des biens, capitaux, touristes et autres formes de valeur, nous conduit à définir Bruxelles une “ville globale”.

Tels flux et infrastructures du pouvoir modèlent l’organisation de l’espace urbain: les dynamiques de circulation sont encore plus significatives dans un territoire, comme celui de la Belgique, où se trouve le deuxième port européen le plus important. En regardant la logistique métropolitaine (voir les plateformes des services localisés dans le tissu urbain comme le food-delivery), on constate sa redéfinition et expansion dans le territoire.

Si, d’un côté, la métropole bruxelloise a un effet catalyseur des flux générateurs de richesse, d’autre côté elle est productrice de phénomènes d’expulsion et marginalisation. Dans une logique de mise en valeur des territoires, corps et savoirs tout ce qui ne contribue pas à la création du profit subit un processus d’éviction constant.

Dans ce contexte, le tournant sécuritaire, qui a suivi les attentats terroristes du 2016, se traduit par une répression accrue d’une certaine partie de la population et la mise en place des nouvelles barrières. Emblématique la nuit du 11 novembre 2017, quand la communauté marocaine, après la qualification de leur équipe nationale de football pour la coupe du Monde, atteint en fête Place de la Bourse. La prétendue nature dangereuse du rassemblement des supporters et la proximité de la place à la “zone Unesco” semblent deux raisons suffisantes pour militariser la zone. Le pouvoir étatique, oppressif et raciste, était confronté pour toute la nuit à la frustration et à la sensation d’injustice de ceux et celles qui étaient descendus dans la rue.

Six mois plus tard, la célébration de la défaite brésilienne en quarts de final de la coupe du Monde envahit Place de la Bourse: la même place qui avait été interdite aux supporters et supportrices de l’équipe du Maroc, le 6 juillet 2018 devenait l’emblème de la réussite de l’équipe nationale belge.

Les faits entourant la victoire du Maroc contre la Côte d’Ivoire ont clairement montré que, pour certaines subjectivités, la vie dans la ville est déterminée par une constellation de frontières symboliques et par des processus de confinement, physique et culturel. Dans un cadre d’urbanisation croissante, ces frontières se multiplient.

Dans l’intensification de la logique de la valorisation économique du territoire, les phénomènes d’expulsion des habitants des quartiers à cause de la financiarisation du marché immobilier sont devenus quotidiens. La spéculation immobilière et la concentration des capitaux privés dans certains endroits de la ville précarisent les conditions de vie des tranches de la population les plus vulnérables. Comme tendance générale, à Bruxelles la pénurie de terrains encore constructibles, parallèlement à l’accroissement continu de la population, entraîne une hausse de la valeur (et, donc, des prix) des terrains et des immeubles déjà existants. Aujourd’hui, ce sont les habitant-e-s des quartiers du centre ville (surtout familles immigrées à faible revenue) qui en font les frais. La condition d’accès au logement est devenu un facteur crucial pour déterminer la possibilité d’habiter en ville.

Cette brève analyse de la métropole bruxelloise fait ressortir la dimension intrinsèquement politique de l’espace, en opposition à une vision essentialiste de l’espace et à la narration de la ville qui se “transforme naturellement”, narration qui cache les processus décisionnels et les acteurs de la transformation urbaine.

En tant que produit social, l’espace urbain est le “résultat” de la domination des subalternes, du système patriarcale et colonialiste. Néanmoins, l’espace est aussi un territoire de lutte ou mieux, les luttes vivent dans le territorialité. La résistance aux expulsions, les comités qui se battent contre la requalification aveugle des quartiers, la lutte contre les politiques de marginalisation des migrant-e-s, représentent une partie de la force d’action par le bas qui veut définir différemment les logiques dominantes dans l’espace urbain.

La centralité de la réflexion urbaine et la conflictualité de l’espace nous conduisent à penser aux luttes territoriales comme instrument de détermination de la propre subjectivité et à la ville comme le terrain d’affrontement fondamental aujourd’hui. Enfin, dans la phase historique actuelle qui voit la fin de l’intermédiation politique et le secteur privé être, de plus en plus, l’acteur principal des politiques de la ville, c’est dans ce vide du pouvoir public que nous voyons l’espace d’expérimentation des nouvelles  formes de contre-pouvoir territorial et d’autonomie des subalternes.

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